L'hiver sur la rue

By Louis Dantin

Written 1932-01-01 - 1932-01-01

C'est janvier : la lueur falote

Qui tombe du premier matin

Blanchit la ville qui grelotte

Sous la dent d'un froid thibétain.

Aux toits s'effrange une verdure

De cristaux, de sucres candis,

Et la neige luisante et dure

Laque les trottoirs engourdis.

La borne est une stalactite

Et la fontaine est un glaçon ;

Le poète en plâtre médite,

Chamarré de point d'Alençon.

L'arbre dresse comme une latte

Inerte, sur le ciel tout gris,

Son tronc noir où l'écorce éclate,

Et tord ses muscles rabougris.

Une stupeur lourde emprisonne

Les boulevards que le gel mord ;

Le square déserté frissonne,

Empli d'un silence de mort.

Un par un, soufflant dans leurs paumes,

Passent les piétons transis,

Et les foulards, comme des heaumes,

Enserrent les nez cramoisis.

Les pas font un bruit de crécelle ;

Le thermomètre sur le mur,

Morne, au plus bas de son échelle

S'effondre, et blâme Réaumur.

Là-haut le jour monte ; la place

S'allume, et sur maint toit perlé

Soudain chaque aiguille de glace

Réflète le soleil gelé.

L'asphalte est dur comme le marbre,

L'air est coupant comme l'acier ;

Le pavé, l'homme, l'oiseau, l'arbre,

Tout être fait : Ouf. — C'est janvier.

Seul, un clan de moineaux s'agite

Sans souci d'Hiver et sans peur

Dans un cercle étroit que limite

Une grise et chaude vapeur.

À grand bruit leur leste nuée

Grouille, et d'un caquet infini

Acclame la douce buée

Qui les entoure comme un nid.

Chaque glouton se rue et pille

Le chaud repas inespéré,

Et leur bec rageur éparpille

L'avoine et le chaume doré.

Au défi de l'âpre nature

Et sous l'orbe hostile des cieux

Eux jasent, gavés de pâture,

Réchauffés, repus et joyeux.

Le passant amusé s'arrête

Devant ce friand carnaval

Et, près du coin, tournant la tête

En sourdine, le bon cheval

Suit d'un air paterne et modeste

La troupe des moineaux grivois,

Comme ému d'avoir, d'un seul geste,

Créé tant d'heureux à la fois.