L’homme des rastells
By Félix Frank
Written 1871-01-01 - 1871-01-01
Jadis, César, vautré sur la pourpre romaine,
Entouré de valets et de centurions,
En lançant dans le Cirque un tas de chair humaine,
Criait, de son trône : « Aux lions !»
Plus tard, quand, poursuivant sa chimère insensée,
Un pape suscitait quelque royal boucher,
Afin qu’il torturât l’immortelle Pensée,
Les prêtres criaient : « Au bûcher !»
Casqués, mitrés, hautains sous leurs habits sinistres,
C’est ainsi qu’ils trônaient… au-dessus du remords !
— Un Corse vint enfin, César dont les ministres
Furent la mitraille et la mort.
Comme un arbre géant que la foudre enveloppe,
Le monde, secoué par ses coups furieux,
Sembla près de craquer sous l’assaut, et l’Europe
Mit ce Titan au rang des Dieux !
Mais toi, sur qui jaillit l’écume de sa gloire,
Quand ta main, dans la nuit, lâchement nous blessa,
Tu n’as su que jeter, du fond de ta victoire,
Ce cri lugubre : « A Lambessa !»
Et lorsque ton empire ébranlé tremble et croule,
— Pour que le peuple encor te dresse des autels,
Pour qu’il encense encore et que ton pied le foule —,
Ta voix morne crie : « Aux rastells !»
« La Peur est un bon frein, mais la honte est meilleure
Largesse ! Au râtelier ! Tu veux me fuir en vain ;
Oublie et chante, ô serf ! Gorge.toi pour une heure…
Peuple, chante, et soûle ta faim,
« Pour supporter le poids du sceptre qui te pousse
Et le mors redouté qui te tient le front bas ;
Si bien que nous tombions d’une même secousse
Et que tu n’y survives pas,
« Ou que nous avancions d’une allure certaine,
Empereur et goujat, vers les mêmes destins,
Malgré les pleurs de rage impuissante et de haine
Roulant dans tes regards éteints !»
C’est pour avoir cherché le salut de ta race
Dans l’avilissement de ce peuple égaré
Que tu seras, tyran dont le fouet nous harasse,
Éternellement abhorré !
La tyrannie est peu, comparée à l’insulte !
Sous d’énormes fardeaux courber un peuple entier :
Faire qu’il soit ta chose et qu’il te rende un culte
Certes c’est un lâche métier !
Mais prétendre, ô pitié ! que ce peuple t’imite,
Dans ton épais bourbier plongeant éperdûment…
Pour toi, c’est l’infamie insigne et sans limite ;
Pour lui, le dernier châtiment !
Sous ses propres mépris qu’il s’affaisse et qu’il gise !
Que la sainte Pudeur le flétrisse à jamais !
Et que mon cœur éclate, et que ma voix se brise :
Car c’est mon peuple… et je l’aimais !