L'Homme et la Sirène
Written 1897-01-01 - 1897-01-01
Je suis celui qui veille sur la proue…Je suis celui qui veille sur la proue…
L’un connaît les ancres et les voiles,L’un connaît les ancres et les voiles,
Un autre les étoiles,Un autre les étoiles,
Certains sont plus sages qui jouentCertains sont plus sages qui jouent
La route aux dés et s’endorment — on gagne, on perd !La route aux dés et s’endorment — on gagne, on perd !
Sans souci d’à quel vent s’oriente la proue ;Sans souci d’à quel vent s’oriente la proue ;
Mais moi, je sais la Mer !Mais moi, je sais la Mer !
Elle est douce, aujourd’hui sous les étoilesElle est douce, aujourd’hui sous les étoiles
Qui déclinent, et les agrès geignent tout bas,Qui déclinent, et les agrès geignent tout bas,
Le long des voiles ;Le long des voiles ;
Le vent est tombé et le navire est las,Le vent est tombé et le navire est las,
Et tous dorment et tout est calme,Et tous dorment et tout est calme,
Et celui qui connaît le vent et la maréeEt celui qui connaît le vent et la marée
A prédit la nuit belle à la nef ancrée,A prédit la nuit belle à la nef ancrée,
Et c’est en chantant qu’on a levé les ramesEt c’est en chantant qu’on a levé les rames
Car l’homme qui connaît la face des nuagesCar l’homme qui connaît la face des nuages
A fait signe en riant à qui barre à la proue.A fait signe en riant à qui barre à la proue.
Fou donc qui veille, et qui dort sage !Fou donc qui veille, et qui dort sage !
Et moi seul je veille et j’écoute,Et moi seul je veille et j’écoute,
Debout à la proue, et moi seul,Debout à la proue, et moi seul,
À travers mes songes, j’y vois clair,À travers mes songes, j’y vois clair,
Et moi seulEt moi seul
Je sais la mer,Je sais la mer,
Toute la mer,Toute la mer,
Et qu’il y a des Sirènes sur la Mer !Et qu’il y a des Sirènes sur la Mer !
Il y a des Sirènes qui chantent et peignentIl y a des Sirènes qui chantent et peignent
Leurs cheveux d’algues et qui sont nues ;Leurs cheveux d’algues et qui sont nues ;
Les trois plus belles sont venuesLes trois plus belles sont venues
Nager autour de la carène,Nager autour de la carène,
On les a vues ;On les a vues ;
C’était sur des mers lointaines…C’était sur des mers lointaines…
Elles ne sont pas revenuesElles ne sont pas revenues
Mais parfois je crois les entendreMais parfois je crois les entendre
Qui rient et chantentQui rient et chantent
Et qui reviennent,Et qui reviennent,
Quand le flot est calme et le ciel clair,Quand le flot est calme et le ciel clair,
Car moi je sais toute la Mer !Car moi je sais toute la Mer !
Elles ont des cheveux d’algues et des lèvresElles ont des cheveux d’algues et des lèvres
Peintes selon la pourpre des corauxPeintes selon la pourpre des coraux
Une parfois rit et élèveUne parfois rit et élève
Ses seins de femme au-dessus de l’eau,Ses seins de femme au-dessus de l’eau,
Et tend les bras…Et tend les bras…
Ou dit qu’elles n’existent pasOu dit qu’elles n’existent pas
Ou que leurs torses vils se terminent en queuesOu que leurs torses vils se terminent en queues
D’écailles que le flot fait bleues,D’écailles que le flot fait bleues,
Tandis que leur chevelure semble de l’or,Tandis que leur chevelure semble de l’or,
Au soleil ; on prétend encorAu soleil ; on prétend encor
Qu’elle sont méchantes, et queQu’elle sont méchantes, et que
Leur mystérieux rire endortLeur mystérieux rire endort
En les grottes roses et noiresEn les grottes roses et noires
Avec elles, joue contre joue,Avec elles, joue contre joue,
À jamais…À jamais…
Qu’il est mieux de ne pas y croireQu’il est mieux de ne pas y croire
Et de les fuir les yeux fermés,Et de les fuir les yeux fermés,
Et qu’il faut clouer à la proueEt qu’il faut clouer à la proue
Leurs figures d’émail et d’or,Leurs figures d’émail et d’or,
En simulacres à la proue !En simulacres à la proue !
Mais moi, je sais des choses en mon âmeMais moi, je sais des choses en mon âme
Car avant d’échanger le fléau pour les ramesCar avant d’échanger le fléau pour les rames
J’ai manié la serpe et conduit la charrue,J’ai manié la serpe et conduit la charrue,
Mangé la grappe et bu le vinMangé la grappe et bu le vin
Qui fait l’esprit lucide et le songe devin ;Qui fait l’esprit lucide et le songe devin ;
J’ai dormi sur la terre auprès des faulx nues,J’ai dormi sur la terre auprès des faulx nues,
Et j’ai levé la hache contre les arbresEt j’ai levé la hache contre les arbres
Où vivaient les Dryades,Où vivaient les Dryades,
Et leur sang a saigné en gouttes sur mes mains ;Et leur sang a saigné en gouttes sur mes mains ;
J’ai vu les Faunes, voleurs d’abeilles, et rireJ’ai vu les Faunes, voleurs d’abeilles, et rire
Dans les eaux la Nymphe aux SatyresDans les eaux la Nymphe aux Satyres
Qui dansaient, sveltes, une rose entre les cornes,Qui dansaient, sveltes, une rose entre les cornes,
Et fuir les Griffons devant la Licorne,Et fuir les Griffons devant la Licorne,
Et sur le sable, avec leur croupe rousse et noire,Et sur le sable, avec leur croupe rousse et noire,
Les Centaures passer au galop, un à un !Les Centaures passer au galop, un à un !
Ô mémoireÔ mémoire
De mes songes je sais par toi ce qu’il faut croire,De mes songes je sais par toi ce qu’il faut croire,
Et toutes les mystérieuses facesEt toutes les mystérieuses faces
Qui nous regardent à travers les chosesQui nous regardent à travers les choses
Et qui nous parlent à voix basseEt qui nous parlent à voix basse
Et qui nous parlent à voix haute,Et qui nous parlent à voix haute,
De l’aube au soir,De l’aube au soir,
Du soir à l’aube.Du soir à l’aube.
Le ciel plus clairLe ciel plus clair
Se meurt, une à une, d’étoiles,Se meurt, une à une, d’étoiles,
Le vent a soufflé dans les voiles.Le vent a soufflé dans les voiles.
Le vent a passé sur la Mer,Le vent a passé sur la Mer,
Il y a des Sirènes sur la Mer.Il y a des Sirènes sur la Mer.
Cet homme chante des paroles étranges,Cet homme chante des paroles étranges,
Dans l’aube lente,Dans l’aube lente,
Et j’aurais voulu voir son ombre sur la merEt j’aurais voulu voir son ombre sur la mer
Et son visage pendant qu’il rêvait à voix hauteEt son visage pendant qu’il rêvait à voix haute
Debout à la proue, et lui parler peut-être,Debout à la proue, et lui parler peut-être,
Car le navire était ancré près de la côte ;Car le navire était ancré près de la côte ;
Mais les rochers me le cachaient, et cette têteMais les rochers me le cachaient, et cette tête
Qui dort sur mes genoux, lourde et charmante,Qui dort sur mes genoux, lourde et charmante,
M’a fait rester assis dans l’aube blanche,M’a fait rester assis dans l’aube blanche,
Et le navire a levé l’ancreEt le navire a levé l’ancre
Et la Mer baisse…Et la Mer baisse…
Ô dormeuse, ta tête est lourde et tu dorsÔ dormeuse, ta tête est lourde et tu dors
Des yeux et de toute la langueur de ton corpsDes yeux et de toute la langueur de ton corps
Délicieux et pur sur le sable marin,Délicieux et pur sur le sable marin,
Parmi les algues et les coquilles.Parmi les algues et les coquilles.
Tu dors tranquilleTu dors tranquille
Et lasse et souriante et nue,Et lasse et souriante et nue,
Âme inconnue !Âme inconnue !
Le sable rafraîchit la paume de tes mainsLe sable rafraîchit la paume de tes mains
Ô dormeuse, et quand tu te lèveras,Ô dormeuse, et quand tu te lèveras,
Debout en étirant tes brasDebout en étirant tes bras
Et secouant les lourds cheveux jusqu’à tes reins,Et secouant les lourds cheveux jusqu’à tes reins,
Le doux sableLe doux sable
Gardera le sceau de ton sommeil mémorable,Gardera le sceau de ton sommeil mémorable,
Et je ne saurai rien de ton âme inconnue.Et je ne saurai rien de ton âme inconnue.
Elle est là qui dort et moi je songeElle est là qui dort et moi je songe
Et j’ai songé dans l’ombre.Et j’ai songé dans l’ombre.
Longtemps avant que cette voix chantât dans l’ombre,Longtemps avant que cette voix chantât dans l’ombre,
Et j’ai songéEt j’ai songé
À celle qui s’en vint vers celui qui venait,À celle qui s’en vint vers celui qui venait,
Étrangère qui souriait à l’Étranger,Étrangère qui souriait à l’Étranger,
Et qui dort maintenant près de celui qui veille ;Et qui dort maintenant près de celui qui veille ;
Je ne connaisJe ne connais
Rien d’elle sinon qu’elle était là et qu’elle est belle,Rien d’elle sinon qu’elle était là et qu’elle est belle,
Sinon qu’elle dort à mes piedsSinon qu’elle dort à mes pieds
Et nue et lasse et calme et souriante,Et nue et lasse et calme et souriante,
Car comme en rêve elle a souri surnaturelleCar comme en rêve elle a souri surnaturelle
Et j’ai cru qu’elle allait s’éveillerEt j’ai cru qu’elle allait s’éveiller
Quand la voix lenteQuand la voix lente
De cet homme a chanté la Mer et les Sirènes,De cet homme a chanté la Mer et les Sirènes,
Et puis elle s’est rendormie, et sa faceEt puis elle s’est rendormie, et sa face
A souri des lèvres à la mienne,A souri des lèvres à la mienne,
Et sa tête a pesé lourde sur mes genoux,Et sa tête a pesé lourde sur mes genoux,
Plus lourde de ses cheveux roux,Plus lourde de ses cheveux roux,
Plus lourde de sa nuque lasse,Plus lourde de sa nuque lasse,
Plus lourde de sa pensée lointaine.Plus lourde de sa pensée lointaine.
Elle pense en dormant des choses que j’ignoreElle pense en dormant des choses que j’ignore
Je ne sais rien de ses pensées…Je ne sais rien de ses pensées…
— La nuit est morte pourtant et voici l’aurore —— La nuit est morte pourtant et voici l’aurore —
À travers son visage une face effacéeÀ travers son visage une face effacée
Semble me sourire derrière son sourire ;Semble me sourire derrière son sourire ;
D’autres lèvres derrière les siennes m’attirentD’autres lèvres derrière les siennes m’attirent
Et, quand je la regarde en face, je crois voirEt, quand je la regarde en face, je crois voir
Quelqu’un debout en elle et qui est ma PenséeQuelqu’un debout en elle et qui est ma Pensée
Au manteau noir !Au manteau noir !
Sa chair est douce ainsi sur le sable, sa chairSa chair est douce ainsi sur le sable, sa chair
Est belle ainsi sous le ciel pâle et clairEst belle ainsi sous le ciel pâle et clair
De cette aube où mon âme triste se tourmenteDe cette aube où mon âme triste se tourmente
De l’âme qui se cache, hélas ! en cette chairDe l’âme qui se cache, hélas ! en cette chair
Douce dans son sommeil et paiement vivanteDouce dans son sommeil et paiement vivante
Et dont je toucheEt dont je touche
Les yeux clos et les seins et le ventre et la boucheLes yeux clos et les seins et le ventre et la bouche
Et les grands cheveux d’or qui se déroulent,Et les grands cheveux d’or qui se déroulent,
Sinueux comme une algue et lents comme une houleSinueux comme une algue et lents comme une houle
Mystérieuse dont écume ce front purMystérieuse dont écume ce front pur
Que somme leur volute, et dont le poids ruisselleQue somme leur volute, et dont le poids ruisselle
Somptueusement jusque surSomptueusement jusque sur
Le sable roux où dort énigmatique et belle,Le sable roux où dort énigmatique et belle,
Cette Dormeuse enfin que je ne connais pas.Cette Dormeuse enfin que je ne connais pas.
Car je ne sais ni sa pensée, ni ses pas,Car je ne sais ni sa pensée, ni ses pas,
Ni quels Destins l’ont ici amenéeNi quels Destins l’ont ici amenée
Au soir où je la vis debout près de la merAu soir où je la vis debout près de la mer
Et pure comme si elle était née,Et pure comme si elle était née,
Svelte de quelque conque ou blanche d’une écume,Svelte de quelque conque ou blanche d’une écume,
Du sable de la grève ou du sel de la mer !Du sable de la grève ou du sel de la mer !
Est-elle uneEst-elle une
De ces captives que les hautes nefs de bois et d’orDe ces captives que les hautes nefs de bois et d’or
Ravissent à la rive et mènent vers le portRavissent à la rive et mènent vers le port
Et qu’on vend au retour sur le môleEt qu’on vend au retour sur le môle
Avec le corail et les oiseaux ?Avec le corail et les oiseaux ?
Son enfance erra-t-elle auprès des calmes eauxSon enfance erra-t-elle auprès des calmes eaux
D’un fleuve qu’elle aura suivi de saule en saule ?D’un fleuve qu’elle aura suivi de saule en saule ?
A-t-elle porté l’amphore sur l’épauleA-t-elle porté l’amphore sur l’épaule
Ou l’urne funéraire en ses pieuses mainsOu l’urne funéraire en ses pieuses mains
Et sur les asphodèles du cheminEt sur les asphodèles du chemin
Ses pieds ont-ils marché vers un temple de marbre ?Ses pieds ont-ils marché vers un temple de marbre ?
En tes songes as-tu des villes et des arbresEn tes songes as-tu des villes et des arbres
Ou si la vaste mer est ta seule mémoire ?Ou si la vaste mer est ta seule mémoire ?
J’ai soif de te connaître, ô sœur, et je veux boireJ’ai soif de te connaître, ô sœur, et je veux boire
À ton passé comme à la source entre les saules ;À ton passé comme à la source entre les saules ;
Lève-toi appuyée, ô sœur, sur mon épaule.Lève-toi appuyée, ô sœur, sur mon épaule.
Marchons l’un près de l’autre et mirons nos visagesMarchons l’un près de l’autre et mirons nos visages
Face à face au miroir de nos doubles penséesFace à face au miroir de nos doubles pensées
Avec l’emblème de nos deux mains enlacées ;Avec l’emblème de nos deux mains enlacées ;
Éveille-toi et lève-toi !Éveille-toi et lève-toi !
Je ne peux plus vivre quand tu dors,Je ne peux plus vivre quand tu dors,
Ô toi qui dors toujours de m’être une inconnue !Ô toi qui dors toujours de m’être une inconnue !
Lève-toi nueLève-toi nue
Avec tes grands cheveux croulant en algues d’or ;Avec tes grands cheveux croulant en algues d’or ;
Éveille-toi, ô toi qui dors,Éveille-toi, ô toi qui dors,
Si tu restes si loin pourquoi es-tu venueSi tu restes si loin pourquoi es-tu venue
Un soir que je marchais sur cette grève ?Un soir que je marchais sur cette grève ?
Et c’est en toi qu’il faut que le soleil se lève,Et c’est en toi qu’il faut que le soleil se lève,
Ô toi que je ne connais pas,Ô toi que je ne connais pas,
Et tu seras !Et tu seras !
La mer reflue et cet homme a cesséLa mer reflue et cet homme a cessé
Cette chanson à qui tu souriais en songe.Cette chanson à qui tu souriais en songe.
Il parlait d’arbres dont l’ombre grave s’allonge,Il parlait d’arbres dont l’ombre grave s’allonge,
De grappes et d’abeilles…De grappes et d’abeilles…
Il a cesséIl a cessé
Cette chanson à l’aube et l’aurore est vermeille !Cette chanson à l’aube et l’aurore est vermeille !
Lève-toi nueLève-toi nue
Ô souriante, Âme inconnue !Ô souriante, Âme inconnue !
Et que ta chairEt que ta chair
Reste endormie, et viens là-bas,Reste endormie, et viens là-bas,
Lève-toi de toi-même, enfin ! le ciel est clair,Lève-toi de toi-même, enfin ! le ciel est clair,
Et viens là-basEt viens là-bas
Loin de la grève aride et de la vaste mer.Loin de la grève aride et de la vaste mer.
Le Destin a tissé nos jours et nos années,Le Destin a tissé nos jours et nos années,
Mes sœurs, et nous voici assises avec elles,Mes sœurs, et nous voici assises avec elles,
Côte à côte, et chaque an ourdit nos destinées.Côte à côte, et chaque an ourdit nos destinées.
Le vent parmi les arbres hauts semble leurs ailes,Le vent parmi les arbres hauts semble leurs ailes,
Car le temps s’est enfui devant nous, et les heuresCar le temps s’est enfui devant nous, et les heures
Ont volé, tour à tour, hiboux et tourterelles !Ont volé, tour à tour, hiboux et tourterelles !
Ô ma Vie, il me semble encore que tu pleures ;Ô ma Vie, il me semble encore que tu pleures ;
Chaque goutte de pluie est une de mes larmes,Chaque goutte de pluie est une de mes larmes,
Ô ma Vie, il me semble encore que tu meures !Ô ma Vie, il me semble encore que tu meures !
Car j’entends ton sanglot dans le vent où s’alarmeCar j’entends ton sanglot dans le vent où s’alarme
Le passé qui dormait là-bas avec mon Ombre,Le passé qui dormait là-bas avec mon Ombre,
D’avoir bu à l’oubli le philtre qui les charmeD’avoir bu à l’oubli le philtre qui les charme
Et les enlace au fond de ma mémoire sombre,Et les enlace au fond de ma mémoire sombre,
Groupe funeste, hélas ! qui s’éveille et s’étireGroupe funeste, hélas ! qui s’éveille et s’étire
Et qui heurte son front aux fentes du décombre ;Et qui heurte son front aux fentes du décombre ;
Et les voici tous deux qui viennent et qu’attireEt les voici tous deux qui viennent et qu’attire
Avec elle ma Vie et qui viennent ensembleAvec elle ma Vie et qui viennent ensemble
S’accouder près de moi, l’un et l’autre, et sourireS’accouder près de moi, l’un et l’autre, et sourire
Au métier où je tisse en fleurs qui leur ressemblentAu métier où je tisse en fleurs qui leur ressemblent
Quelque destin, hélas ! d’erreur et de mensongeQuelque destin, hélas ! d’erreur et de mensonge
Dont les fils font trembler ma main qui les assemble.Dont les fils font trembler ma main qui les assemble.
Laborieuse, dans les trames alourdies,Laborieuse, dans les trames alourdies,
J’entrelace et je noue avec des lacets d’orJ’entrelace et je noue avec des lacets d’or
Le fil souple et tordu des longues perfidies.Le fil souple et tordu des longues perfidies.
Astucieuse, dans l’étoffe nue encor,Astucieuse, dans l’étoffe nue encor,
J’enchevêtre en dessins patients et j’effileJ’enchevêtre en dessins patients et j’effile
La variante soie où le mensonge dort.La variante soie où le mensonge dort.
La moire est trouble et grasse comme une eau tranquilleLa moire est trouble et grasse comme une eau tranquille
Et qui frissonnerait intérieurementEt qui frissonnerait intérieurement
D’une araignée et de sa toile qu’elle y file.D’une araignée et de sa toile qu’elle y file.
La soie est douce comme la peau, elle ment ;La soie est douce comme la peau, elle ment ;
Il s’y façonne des visages de chimère ;Il s’y façonne des visages de chimère ;
La soie est vaine comme l’âme, l’âme ment.La soie est vaine comme l’âme, l’âme ment.
C’est nous qui vêtirons la femme mensongère.C’est nous qui vêtirons la femme mensongère.
Vous qui tissez ainsi la Vie en œuvres lentesVous qui tissez ainsi la Vie en œuvres lentes
Voyez, qui s’ensanglante autour de mon fuseau,Voyez, qui s’ensanglante autour de mon fuseau,
La pourpre, fil à fil, des laines violentes ;La pourpre, fil à fil, des laines violentes ;
Ce sera la tunique ardente ou le manteau,Ce sera la tunique ardente ou le manteau,
Et la Mort à jamais en vêtira un soirEt la Mort à jamais en vêtira un soir
La trame furieuse ou l’atroce lambeau,La trame furieuse ou l’atroce lambeau,
Et mon rouet d’ébène aide mon fuseau noir !Et mon rouet d’ébène aide mon fuseau noir !
Les arbres ont laissé tomber sur lues mains lassesLes arbres ont laissé tomber sur lues mains lasses
Des feuilles, une à une, et des gouttes de pluieDes feuilles, une à une, et des gouttes de pluie
Et les fils ont tramé le feston des rosaces.Et les fils ont tramé le feston des rosaces.
Le vent embrouille et mêle en mes mains fatiguéesLe vent embrouille et mêle en mes mains fatiguées
La soie où la nuance se teinte et varieLa soie où la nuance se teinte et varie
Selon qu’au ciel se fonce ou fuit une nuée !Selon qu’au ciel se fonce ou fuit une nuée !
La face du vent pleure aux larmes de la pluie.La face du vent pleure aux larmes de la pluie.
Rentrons, la tâche est faite et le fuseau se tait !Rentrons, la tâche est faite et le fuseau se tait !
Les Tisserandes vont avec la FilandièreLes Tisserandes vont avec la Filandière
Et la pluie et le vent rôdent par la forêt.Et la pluie et le vent rôdent par la forêt.
Emportez le métier et l’aiguille ouvrière,Emportez le métier et l’aiguille ouvrière,
Il pleut sur nos cheveux, mes sœurs, il pleut là-basIl pleut sur nos cheveux, mes sœurs, il pleut là-bas
Et dans le vent au loin battent les cœurs du lierre !Et dans le vent au loin battent les cœurs du lierre !
Les arbres, tour à tour, retiennent de leurs brasLes arbres, tour à tour, retiennent de leurs bras
Le vent brusque qui fuit de leur étreinte et traîneLe vent brusque qui fuit de leur étreinte et traîne
Les feuilles en émoi que soulèvent ses pas ;Les feuilles en émoi que soulèvent ses pas ;
Il pleut sur nos cheveux, il pleut dans la fontaineIl pleut sur nos cheveux, il pleut dans la fontaine
Et l’averse déjà rit à travers ses pleurs !Et l’averse déjà rit à travers ses pleurs !
Toute la terre embaume impétueuse et saineToute la terre embaume impétueuse et saine
Vers celle-là qui vient debout parmi les fleurs.Vers celle-là qui vient debout parmi les fleurs.
Veux-tu ces roses ?Veux-tu ces roses ?
Elles sont fraîches à mes mains mouilléesElles sont fraîches à mes mains mouillées
Et je me suis agenouilléeEt je me suis agenouillée
Pour les cueillir sur la terre chaude ;Pour les cueillir sur la terre chaude ;
Veux-lu ces roses ?Veux-lu ces roses ?
Prends la plus bellePrends la plus belle
Je voudrais que lu la respires, toi qui marchesJe voudrais que lu la respires, toi qui marches
Sans te pencher sur elles,Sans te pencher sur elles,
Et je voudrais, à ces mains pâles que tu cachesEt je voudrais, à ces mains pâles que tu caches
Sous la bure de ton manteau grave,Sous la bure de ton manteau grave,
Voir une de ces fleurs en flamme, la plus belle,Voir une de ces fleurs en flamme, la plus belle,
Et je veux que tu marchesEt je veux que tu marches
Devant mon rire clair, une fleur à la main.Devant mon rire clair, une fleur à la main.
La pluie et le soleil tissent d’or et de soieLa pluie et le soleil tissent d’or et de soie
Ton manteau sombre et te font joyeux le chemin ;Ton manteau sombre et te font joyeux le chemin ;
La lumière t’enlace aux toiles de sa joie.La lumière t’enlace aux toiles de sa joie.
Pourquoi triste toujours d’ombre vêtu ?Pourquoi triste toujours d’ombre vêtu ?
Pourquoi as-tuPourquoi as-tu
Jeté la rose sans avoir souri,Jeté la rose sans avoir souri,
Pourquoi n’as-tu pas riPourquoi n’as-tu pas ri
À cette fleur ?À cette fleur ?
Aimes-tu mieux mes lèvres ?Aimes-tu mieux mes lèvres ?
Ma bouche est encore mouillée et fraîcheMa bouche est encore mouillée et fraîche
D’avoir baisé les fleurs avant de te les tendre.D’avoir baisé les fleurs avant de te les tendre.
Ô toi qui n’aimes pas les roses que je chercheÔ toi qui n’aimes pas les roses que je cherche
Parmi les épines des branches,Parmi les épines des branches,
Ô toi qui n’aimes pas la forêt odorante,Ô toi qui n’aimes pas la forêt odorante,
Toi que le jour joyeux rend plus sombre et pareilToi que le jour joyeux rend plus sombre et pareil
Aux houx dont le feuillage est noir dans le soleil.Aux houx dont le feuillage est noir dans le soleil.
Tout rit et chante, les feuilléesTout rit et chante, les feuillées
S’égouttent sur les fleurs et les mousses,S’égouttent sur les fleurs et les mousses,
Toute la forêt est mouillée,Toute la forêt est mouillée,
Il pleut en diamants dans le miroir des sources ;Il pleut en diamants dans le miroir des sources ;
Goûte mes lèvres qui sont douces.Goûte mes lèvres qui sont douces.
Tu me repousses.Tu me repousses.
Un nuage passe sur les arbresUn nuage passe sur les arbres
Le ciel se marbre,Le ciel se marbre,
La forêt qui fut d’or s’éteint et stagne verte.La forêt qui fut d’or s’éteint et stagne verte.
Voici l’averse…Voici l’averse…
Il va pleuvoir.Il va pleuvoir.
Je savais bien que tu voudrais ma bouche ;Je savais bien que tu voudrais ma bouche ;
Pourquoi tes mains sont-elles froides que je touchePourquoi tes mains sont-elles froides que je touche
De mes lèvres sous ton manteauDe mes lèvres sous ton manteau
Quand le sourire va monter à ta faceQuand le sourire va monter à ta face
Et te faire joyeux et beau,Et te faire joyeux et beau,
Quoi que tu fassesQuoi que tu fasses
Pour rester taciturne et sérieuxPour rester taciturne et sérieux
Malgré cette forêt qui chante et où tu passes ?Malgré cette forêt qui chante et où tu passes ?
Regarde-la qui pleut de soleil et ruisselleRegarde-la qui pleut de soleil et ruisselle
En larmes claires et qui luit et qui s’ocelle,En larmes claires et qui luit et qui s’ocelle,
Glauque d’émeraude et d’or comme un paon qui roue…Glauque d’émeraude et d’or comme un paon qui roue…
Vois, une goutte d’eau a coulé sur ma joueVois, une goutte d’eau a coulé sur ma joue
Et elle s’arrête et tremble au coin de ma lèvreEt elle s’arrête et tremble au coin de ma lèvre
Puis, fraîche, glisse entre mes seins et, toute tiède,Puis, fraîche, glisse entre mes seins et, toute tiède,
Je frissonne un peu pâle et toute chatouillée ;Je frissonne un peu pâle et toute chatouillée ;
Ma chevelure croule à demi et mouilléeMa chevelure croule à demi et mouillée
Elle est si lourde que son poids me lasse et pèseElle est si lourde que son poids me lasse et pèse
Comme de l’or qui se fondrait et serait tiède.Comme de l’or qui se fondrait et serait tiède.
Ah ! je voudrais dormir dans ce qu’en moi je sensAh ! je voudrais dormir dans ce qu’en moi je sens
De délices et les mains à ma nuque…De délices et les mains à ma nuque…
SensSens
L’odeur de ma peau moite et touche ma peau nueL’odeur de ma peau moite et touche ma peau nue
Où toute une tiédeur en parfums m’est venueOù toute une tiédeur en parfums m’est venue
Qui m’accable et m’embaume et tu respireraisQui m’accable et m’embaume et tu respirerais
En mon souffle l’odeur de toute la forêt…En mon souffle l’odeur de toute la forêt…
Oh ! mes yeux purs sont frais en moi comme des sources !Oh ! mes yeux purs sont frais en moi comme des sources !
Des endroits de ma peau se veloutent de mousses,Des endroits de ma peau se veloutent de mousses,
Il me semble aujourd’hui que mes seins sont éclos,Il me semble aujourd’hui que mes seins sont éclos,
Si je pleurais de doux ramiers seraient l’échoSi je pleurais de doux ramiers seraient l’écho
Et des abeilles sont éparses dans mes rires,Et des abeilles sont éparses dans mes rires,
Et parmi la douceur de l’air où je m’étireEt parmi la douceur de l’air où je m’étire
Je me semble plus grande et je me sens plus belleJe me semble plus grande et je me sens plus belle
Et magnifique de la Vie universelle !Et magnifique de la Vie universelle !
Écoute aussi le vent qui chante et rit et passe ;Écoute aussi le vent qui chante et rit et passe ;
Toute la forêt pleut de son rire clair,Toute la forêt pleut de son rire clair,
La branche à la branche s’entrelaceLa branche à la branche s’entrelace
Et là-bas, très loin, à traversEt là-bas, très loin, à travers
Les chênes bruns et les pins verts,Les chênes bruns et les pins verts,
On dirait que le vent plus grave, c’est la Mer.On dirait que le vent plus grave, c’est la Mer.
Souviens-toi de la plage et des algues et des coquillesSouviens-toi de la plage et des algues et des coquilles
Où je dormais nue et tranquilleOù je dormais nue et tranquille
Et comme tu me regardaisEt comme tu me regardais
Dormir ainsi sur la grève douce.Dormir ainsi sur la grève douce.
Le vent s’est tu et voici dans la sourceLe vent s’est tu et voici dans la source
Mon visage qui s’apparaîtMon visage qui s’apparaît
Sous sa couronne de cheveux et de forêt ;Sous sa couronne de cheveux et de forêt ;
La source est un miroir lorsque le vent se tait ;La source est un miroir lorsque le vent se tait ;
Mon voile autour de moi flotte comme une brumeMon voile autour de moi flotte comme une brume
De soleil et on la dirait l’ancienne écumeDe soleil et on la dirait l’ancienne écume
M’attestant, de la mer, naïve, provenue,M’attestant, de la mer, naïve, provenue,
Et de toute ma chair tiède je me sens nueEt de toute ma chair tiède je me sens nue
Et l’eau m’attire…Et l’eau m’attire…
Regarde comme elle est claire à la fontaineRegarde comme elle est claire à la fontaine
À qui s’y mireÀ qui s’y mire
Et comme elle doit être fraîche à qui s’y baigne.Et comme elle doit être fraîche à qui s’y baigne.
Me voici sur le bord de la fontaine claireMe voici sur le bord de la fontaine claire
Et mes cheveux qui vont s’écrouler en arrièreEt mes cheveux qui vont s’écrouler en arrière
Mêleront leur cascade d’or à l’eau d’argent,Mêleront leur cascade d’or à l’eau d’argent,
Et ma poitrine, avec ses deux seins en avant,Et ma poitrine, avec ses deux seins en avant,
Surgira de ma robe autour de moi tombée,Surgira de ma robe autour de moi tombée,
Et, debout, un instant, auprès de l’eau bordéeEt, debout, un instant, auprès de l’eau bordée
D’iris et de glaïeuls et de plantes flexibles,D’iris et de glaïeuls et de plantes flexibles,
Je me tiendrai pareille aux Nymphes invisiblesJe me tiendrai pareille aux Nymphes invisibles
Qui hantent la forêt ou, Sirènes, la mer ;Qui hantent la forêt ou, Sirènes, la mer ;
Alors je descendrai, rose dans le flot clairAlors je descendrai, rose dans le flot clair
Avec sa grande ride en cercle autour de moi,Avec sa grande ride en cercle autour de moi,
Et je te sentirai monter, ô cristal froidEt je te sentirai monter, ô cristal froid
Des sources, de mes jambes jusques à mon ventreDes sources, de mes jambes jusques à mon ventre
Et à mes seins et mes épaules, puis plus lente,Et à mes seins et mes épaules, puis plus lente,
Rieuse et les yeux clos, je plongerai ma têteRieuse et les yeux clos, je plongerai ma tête
Que tu verras parmi les herbes disparaîtreQue tu verras parmi les herbes disparaître
Dans le remous ondé de mes grands cheveux d’or.Dans le remous ondé de mes grands cheveux d’or.
Dis, ne veux-tu pas que je sois celle qui sortDis, ne veux-tu pas que je sois celle qui sort
De l’eau, éblouie et, debout avec un rire,De l’eau, éblouie et, debout avec un rire,
Se dresse toute nue anxieuse et s’étireSe dresse toute nue anxieuse et s’étire
Et qui s’endormirait fondue entre tes bras ?Et qui s’endormirait fondue entre tes bras ?
Je ne veux pas !Je ne veux pas !
Ô forêt qui ris vaste d’or et de soleilÔ forêt qui ris vaste d’or et de soleil
De la voir nue ainsi de la nuque à l’orteilDe la voir nue ainsi de la nuque à l’orteil
Éteins ton flamboiement d’eaux, d’arbres et de roses,Éteins ton flamboiement d’eaux, d’arbres et de roses,
Sois obscure ! tais-toi, profonde ! chaste, sauveSois obscure ! tais-toi, profonde ! chaste, sauve
Celui qui vint vers toi couvert du manteau noir,Celui qui vint vers toi couvert du manteau noir,
Celui qui se révolte et qui ne veut plus voirCelui qui se révolte et qui ne veut plus voir
Ton immense baiser qui l’enivre et l’étouffeTon immense baiser qui l’enivre et l’étouffe
Lui monter peu à peu en riant à la bouche.Lui monter peu à peu en riant à la bouche.
Vent de l’ombre ! viens-t’en des feuilles et des antresVent de l’ombre ! viens-t’en des feuilles et des antres
Vers l’Étrangère en fleur qui dévoile son ventreVers l’Étrangère en fleur qui dévoile son ventre
Et, les seins nus, étale, obscène en sa beauté,Et, les seins nus, étale, obscène en sa beauté,
Sa chair de printemps ivre et ses cheveux d’été !Sa chair de printemps ivre et ses cheveux d’été !
Trouble l’eau qui la mire et convoite sa grâceTrouble l’eau qui la mire et convoite sa grâce
Et souffle-lui ta voix furieuse à la faceEt souffle-lui ta voix furieuse à la face
Et emporte avec toi, par delà mes pensées,Et emporte avec toi, par delà mes pensées,
Les paroles que cette bouche a prononcées,Les paroles que cette bouche a prononcées,
Ivre de sa chair moite et de ses duvets chauds,Ivre de sa chair moite et de ses duvets chauds,
Qui, lèvre à lèvre, ont fait balbutier l’écho !Qui, lèvre à lèvre, ont fait balbutier l’écho !
Et moi, si j’ai rêvé sa nudité impureEt moi, si j’ai rêvé sa nudité impure
Au bord des mers, jadis, à l’aurore, je jureAu bord des mers, jadis, à l’aurore, je jure
Que je voulais, magicien au manteau noirQue je voulais, magicien au manteau noir
De la tristesse et de la science et du soir,De la tristesse et de la science et du soir,
Éveiller dans ce corps d’où les Dieux l’ont chasséeÉveiller dans ce corps d’où les Dieux l’ont chassée
Une âme grave égale à ma haute Pensée !Une âme grave égale à ma haute Pensée !
Pourquoi es-tu venue ainsi sur mon chemin ?Pourquoi es-tu venue ainsi sur mon chemin ?
Lorsque je dors je sens ton souffle sur mes mainsLorsque je dors je sens ton souffle sur mes mains
Et ta bouche ne sait que le baiser et rireEt ta bouche ne sait que le baiser et rire
Aux abeilles que d’être douce tu attires ;Aux abeilles que d’être douce tu attires ;
Un éternel soleil semble farder ta joue,Un éternel soleil semble farder ta joue,
Ta chevelure au moindre geste se dénoue,Ta chevelure au moindre geste se dénoue,
Ton sein sort de ta robe et ton ventre soulèveTon sein sort de ta robe et ton ventre soulève
L’étoffe claire qui palpite quand tu rêves,L’étoffe claire qui palpite quand tu rêves,
Lasse et molle de ton animale tiédeur,Lasse et molle de ton animale tiédeur,
Couchée avec les yeux ouverts, parmi les fleurs,Couchée avec les yeux ouverts, parmi les fleurs,
Ou paresseuse avec les coudes sur les roses ;Ou paresseuse avec les coudes sur les roses ;
Je te sens odorante et je te songe fauve.Je te sens odorante et je te songe fauve.
Va-t’en car je te chasse, impure, et je suis lasVa-t’en car je te chasse, impure, et je suis las
Des touffes d’ambre et d’or qui frisent sous tes bras,Des touffes d’ambre et d’or qui frisent sous tes bras,
De ta bouche où je bois comme des fruits qui fondent,De ta bouche où je bois comme des fruits qui fondent,
De ta chevelure dont la houle t’inondeDe ta chevelure dont la houle t’inonde
Et que je voudrais prendre à la poignée et tordre,Et que je voudrais prendre à la poignée et tordre,
De tes seins que tu me tends pour que je les morde,De tes seins que tu me tends pour que je les morde,
De ton ventre où je sens sous ma main qui le toucheDe ton ventre où je sens sous ma main qui le touche
Un soubresaut de bête engourdie et farouche,Un soubresaut de bête engourdie et farouche,
Et de toute la vie ardente et bestialeEt de toute la vie ardente et bestiale
Qu’autour de toi ta chair dans l’été roux exhale !Qu’autour de toi ta chair dans l’été roux exhale !
Je te chasse, va-t’en, recule ou sois une autre,Je te chasse, va-t’en, recule ou sois une autre,
Car je suis las de cette bête qui se vautreCar je suis las de cette bête qui se vautre
Et qui se cambre et qui s’étire et qui est nue,Et qui se cambre et qui s’étire et qui est nue,
Va-t’en ! sinon de toute ma colère accrue,Va-t’en ! sinon de toute ma colère accrue,
Comme ce vent qui souffle et gronde dans les chênes,Comme ce vent qui souffle et gronde dans les chênes,
Sourd comme mon courroux, âpre comme ma haine,Sourd comme mon courroux, âpre comme ma haine,
Je frapperai ton corps vil avec cette cordeJe frapperai ton corps vil avec cette corde
Et, surgie avec tes grands cheveux qui se tordentEt, surgie avec tes grands cheveux qui se tordent
Dans l’orage, à travers les bois et la feuillée,Dans l’orage, à travers les bois et la feuillée,
Par la pluie et le vent, tu fuiras, fouaillée !Par la pluie et le vent, tu fuiras, fouaillée !
Et moi, tragique avec mes deux mains violentes,Et moi, tragique avec mes deux mains violentes,
(Elles, faites, hélas, pour le Livre et la Lampe !)(Elles, faites, hélas, pour le Livre et la Lampe !)
Drapant sur mon Destin plus grave et sans espoirDrapant sur mon Destin plus grave et sans espoir
Le pli mystérieux de mon lourd manteau noir,Le pli mystérieux de mon lourd manteau noir,
Je regarderai fuir dans la forêt faroucheJe regarderai fuir dans la forêt farouche
Le cri désespéré qui tordra cette boucheLe cri désespéré qui tordra cette bouche
Et se cabrer, parmi le vent vaste en ses crins,Et se cabrer, parmi le vent vaste en ses crins,
La Bête aux cheveux d’or qui me léchait les mains.La Bête aux cheveux d’or qui me léchait les mains.
Mais tu pleures, je vois tes larmes ; il me sembleMais tu pleures, je vois tes larmes ; il me semble
Qu’une main grave enfin sur ta nuque rassembleQu’une main grave enfin sur ta nuque rassemble
Tes cheveux et te voici douce dans tes larmesTes cheveux et te voici douce dans tes larmes
Qui font déjà de toi presque un peu une femme.Qui font déjà de toi presque un peu une femme.
Le ciel est noir et voici que la chair s’épure ;Le ciel est noir et voici que la chair s’épure ;
On dirait que cette ombre enfin te transfigureOn dirait que cette ombre enfin te transfigure
Et je vois poindre en toi comme une sœur sacrée ;Et je vois poindre en toi comme une sœur sacrée ;
Je te bénis, sanglot qui l’as transfigurée !Je te bénis, sanglot qui l’as transfigurée !
Une cendre avec l’ombre éteint ses cheveux roux,Une cendre avec l’ombre éteint ses cheveux roux,
Elle est moins nue ainsi d’être humble et à genoux.Elle est moins nue ainsi d’être humble et à genoux.
Voici l’été qui meurt et c’est l’autre saison.Voici l’été qui meurt et c’est l’autre saison.
Veux-tu me suivre au seuil de ma haute maisonVeux-tu me suivre au seuil de ma haute maison
Et l’asseoir, auprès de la table, sous la lampe,Et l’asseoir, auprès de la table, sous la lampe,
Silencieuse et docte et un doigt à la tempe ?Silencieuse et docte et un doigt à la tempe ?
Veux-tu l’exil du songe où ton pas va me suivre.Veux-tu l’exil du songe où ton pas va me suivre.
Idole calme avec un coude sur le Livre,Idole calme avec un coude sur le Livre,
Pareille à ma pensée et la main au fermoir ?Pareille à ma pensée et la main au fermoir ?
Veux-tu marcher en paix vers les routes du soirVeux-tu marcher en paix vers les routes du soir
Car tu pleures et lu renais de par ces larmes ?Car tu pleures et lu renais de par ces larmes ?
Et celles-là vont faire de toi une femme.Et celles-là vont faire de toi une femme.
Lève-toi, car voici les heures qui se hâtent !Lève-toi, car voici les heures qui se hâtent !
Vêtez-la. Donnez-lui le voile et les sandales.Vêtez-la. Donnez-lui le voile et les sandales.
Le manteau qui s’agrafe et la robe tenace ;Le manteau qui s’agrafe et la robe tenace ;
Nattez ses lourds cheveux en ordre, et que leur masseNattez ses lourds cheveux en ordre, et que leur masse
Naïve orne son front de leur miel indulgent ;Naïve orne son front de leur miel indulgent ;
Que ses bagues soient d’or et son collier d’argentQue ses bagues soient d’or et son collier d’argent
Car il faut que soit belle et noble la Pensée ;Car il faut que soit belle et noble la Pensée ;
Donnez-lui maintenant la corbeille tresséeDonnez-lui maintenant la corbeille tressée
Et placez-y la clef de la porte et le pain.Et placez-y la clef de la porte et le pain.
Haute et grave c’est là maintenant son Destin.Haute et grave c’est là maintenant son Destin.
Et maintenant, ô sœur, qui retrouvas ton âmeEt maintenant, ô sœur, qui retrouvas ton âme
Dans la pluie éblouie et l’orage des larmes,Dans la pluie éblouie et l’orage des larmes,
Toi qui marchas longtemps sur la grève et la mousseToi qui marchas longtemps sur la grève et la mousse
Avec tes deux pieds nus par des routes trop douces,Avec tes deux pieds nus par des routes trop douces,
Qu’entre les durs cyprès l’écho de tes sandalesQu’entre les durs cyprès l’écho de tes sandales
Résonne chastement sur le marbre des dallesRésonne chastement sur le marbre des dalles
Et s’éloigne vers l’ombre et ne s’entende plus ;Et s’éloigne vers l’ombre et ne s’entende plus ;
Adieu comme à toi Mer, Forêt !Adieu comme à toi Mer, Forêt !
Il l’a voulu !Il l’a voulu !
Voici que pleure parmi l’ombre la forêt.Voici que pleure parmi l’ombre la forêt.
Ô sœurs, le vent s’est tu et la pluie, une à une,Ô sœurs, le vent s’est tu et la pluie, une à une,
Fond en larmes comme quelqu’un qui pleurerait.Fond en larmes comme quelqu’un qui pleurerait.
Les grands iris au bord de l’eau tendent leurs urnes ;Les grands iris au bord de l’eau tendent leurs urnes ;
La fontaine est de marbre et la source de pierre,La fontaine est de marbre et la source de pierre,
Et les ronces crispent d’épines leur rancune.Et les ronces crispent d’épines leur rancune.
Le vent a défleuri la rose, la première,Le vent a défleuri la rose, la première,
Et demain tomberont les feuilles déjà mortes ;Et demain tomberont les feuilles déjà mortes ;
La pluie et la forêt pleurent la Nymphe claire.La pluie et la forêt pleurent la Nymphe claire.
Ses doux seins fleurissaient la grâce de son torseSes doux seins fleurissaient la grâce de son torse
Et la nature souriait avec sa bouche ;Et la nature souriait avec sa bouche ;
Les grands arbres aimaient sa chevelure torse.Les grands arbres aimaient sa chevelure torse.
Elle était la chair bonne et la volupté douce,Elle était la chair bonne et la volupté douce,
Le délice d’aimer et l’ivresse de vivre,Le délice d’aimer et l’ivresse de vivre,
Le soleil sur la fleur et le ciel sur la source.Le soleil sur la fleur et le ciel sur la source.
Elle a quitté toute la forêt pour le suivre.Elle a quitté toute la forêt pour le suivre.
Elle était la Nature ; il a voulu la FemmeElle était la Nature ; il a voulu la Femme
Et sans avoir compris pourquoi elle était nueEt sans avoir compris pourquoi elle était nue
Il a fait un flambeau de ce qui fut la flamme,Il a fait un flambeau de ce qui fut la flamme,
De ce qui fut l’aurore et le vent et la nueDe ce qui fut l’aurore et le vent et la nue
Il a fait le fouet, la pluie et le tison ;Il a fait le fouet, la pluie et le tison ;
Il maudira le jour où il l’aura connue.Il maudira le jour où il l’aura connue.
Car sa Lampe mettra le feu à la maison ;Car sa Lampe mettra le feu à la maison ;
Et la voici debout à peine sur le seuilEt la voici debout à peine sur le seuil
Que la Mort avec elle entre dans la maison.Que la Mort avec elle entre dans la maison.
Avec le manteau sombre elle a vêtu le deuil ;Avec le manteau sombre elle a vêtu le deuil ;
La ruse craque au pas prudent de ses sandales,La ruse craque au pas prudent de ses sandales,
Et ses cheveux nattés sont déjà de l’orgueil ;Et ses cheveux nattés sont déjà de l’orgueil ;
Son voile est le mensonge et l’or vil de ses baguesSon voile est le mensonge et l’or vil de ses bagues
Est pareil aux serments auxquels je vois sourireEst pareil aux serments auxquels je vois sourire
La froide cruauté de sa face de marbre.La froide cruauté de sa face de marbre.
Ô ma sœur, je le vois pleurer de ce sourire !Ô ma sœur, je le vois pleurer de ce sourire !
Le pain blanc que ses mains portent dans la corbeilleLe pain blanc que ses mains portent dans la corbeille
Est la cendre de l’Espoir et sa nourriture ;Est la cendre de l’Espoir et sa nourriture ;
La douleur mûrira par grappes à ses treilles.La douleur mûrira par grappes à ses treilles.
Et la clef qui sursaute et tinte à sa ceintureEt la clef qui sursaute et tinte à sa ceinture
Ouvre la porte d’ombre et la chambre où s’agitentOuvre la porte d’ombre et la chambre où s’agitent
L’inquiétude en sang que le soupçon torture,L’inquiétude en sang que le soupçon torture,
La luxure qui mord et le souci qui griffe.La luxure qui mord et le souci qui griffe.
Puisqu’il n’a pas compris la Nymphe aux cheveux d’orPuisqu’il n’a pas compris la Nymphe aux cheveux d’or
Qui voulait se baigner plus nue à la fontaine,Qui voulait se baigner plus nue à la fontaine,
Et puisqu’il n’a pas reconnu celle qui dortEt puisqu’il n’a pas reconnu celle qui dort
Auprès de la mer vaste où nue est la Sirène,Auprès de la mer vaste où nue est la Sirène,
Puisqu’il a dédaigné la Nymphe aux cheveux d’or,Puisqu’il a dédaigné la Nymphe aux cheveux d’or,
Qu’il s’en aille à jamais où son Destin le mène,Qu’il s’en aille à jamais où son Destin le mène,
Et que la Femme, hélas ! le conduise à la mort.Et que la Femme, hélas ! le conduise à la mort.
Ô pauvre frère aux yeux de songe et de science,Ô pauvre frère aux yeux de songe et de science,
Toi qui veillais dans l’ombre et ne souriais pasToi qui veillais dans l’ombre et ne souriais pas
Ô triste frère aux yeux de science et de songe,Ô triste frère aux yeux de science et de songe,
Toi qui veillais dans l’ombre,Toi qui veillais dans l’ombre,
Du soir à l’aube lente,Du soir à l’aube lente,
Es-tu si las,Es-tu si las,
Si las, mon frère, que tu n’aies voulu vivre.Si las, mon frère, que tu n’aies voulu vivre.
Si triste, mon frère, que tu gisesSi triste, mon frère, que tu gises
Enfin dormant sur cette grève, toi qui dorsEnfin dormant sur cette grève, toi qui dors
Tandis que le soleil tiédit mes cheveux d’orTandis que le soleil tiédit mes cheveux d’or
Qui se déroulent et ruissellent et qui viventQui se déroulent et ruissellent et qui vivent
En leurs langueurs d’algues et d’or,En leurs langueurs d’algues et d’or,
Ô toi qui dors !Ô toi qui dors !
Les fleurs pourtant embaumaient les matins clairs,Les fleurs pourtant embaumaient les matins clairs,
Il y avait des roses dans la forêtIl y avait des roses dans la forêt
Et des iris près de la fontaine et prèsEt des iris près de la fontaine et près
Des ruisseaux, et, le long de la Mer,Des ruisseaux, et, le long de la Mer,
Sur les grèves, poussaient dans le sable roseSur les grèves, poussaient dans le sable rose
Les chardons bleus et les herbes mauves.Les chardons bleus et les herbes mauves.
Et j’étais belle et nue et tièdeEt j’étais belle et nue et tiède
Et douce à tes lèvres,Et douce à tes lèvres,
De tout mon corps et de mes lèvres.De tout mon corps et de mes lèvres.
Et tu pouvais baiser ma bouche,Et tu pouvais baiser ma bouche,
Et tu pouvais toucher mes seins,Et tu pouvais toucher mes seins,
Avec tes mains,Avec tes mains,
Me toucher toute !Me toucher toute !
Il fallait manier mes cheveuxIl fallait manier mes cheveux
Comme on ramasse des algues jaunes, brins ou nattes,Comme on ramasse des algues jaunes, brins ou nattes,
Où de l’or se mêle aux reflets bleus ;Où de l’or se mêle aux reflets bleus ;
Il fallait regarder mes yeuxIl fallait regarder mes yeux
Comme on regarde l’eau qui luit en flaquesComme on regarde l’eau qui luit en flaques
Sur le sable plus doux à toucher qu’une joue ;Sur le sable plus doux à toucher qu’une joue ;
Il fallait toucher mon ventreIl fallait toucher mon ventre
Comme on joueComme on joue
À flatter de la main une vague qui s’enfleÀ flatter de la main une vague qui s’enfle
Et se gonfle et s’apaise et qui n’écume pas,Et se gonfle et s’apaise et qui n’écume pas,
Et suivre en souriant la trace de mes pasEt suivre en souriant la trace de mes pas
Et sourire et chanter et vivreEt sourire et chanter et vivre
Sans épeler le pied du Destin sur le LivreSans épeler le pied du Destin sur le Livre
De la grève où la mer efface chaque jourDe la grève où la mer efface chaque jour
Le vain grimoire triste auquel tu t’appliquas ;Le vain grimoire triste auquel tu t’appliquas ;
Il fallait mettre en tes penséesIl fallait mettre en tes pensées
Du vent, du soleil et de l’amour,Du vent, du soleil et de l’amour,
Toute ma chairToute ma chair
Vivante à la tienne enlacée,Vivante à la tienne enlacée,
Et sur la bouche grave et pâle de ton songeEt sur la bouche grave et pâle de ton songe
Ma bouche fraîche !Ma bouche fraîche !
Je n’ai pas en moi de fantôme pour ton ombre,Je n’ai pas en moi de fantôme pour ton ombre,
Je ne suis pas l’ombre que ton rêve cherche ;Je ne suis pas l’ombre que ton rêve cherche ;
Pourquoi m’as-tu voilée ainsi de robes lourdesPourquoi m’as-tu voilée ainsi de robes lourdes
Et fermé sur ma chair le manteau graveEt fermé sur ma chair le manteau grave
Que crispaient à mon col les ongles de l’agrafe ?Que crispaient à mon col les ongles de l’agrafe ?
Pourquoi par le mensonge qui me couvrePourquoi par le mensonge qui me couvre
De ses plis m’as-tu faite semblable aux autres femmes,De ses plis m’as-tu faite semblable aux autres femmes,
Moi la pure, la vivante, la nue,Moi la pure, la vivante, la nue,
Pourquoi m’avoir vêtue ?Pourquoi m’avoir vêtue ?
Ô tresses qui faites de la chevelureÔ tresses qui faites de la chevelure
Où le vent chanteOù le vent chante
Et qui croule sur l’encolureEt qui croule sur l’encolure
L’or roux de sa vague vivante,L’or roux de sa vague vivante,
Ô tresses qui faites de la chevelureÔ tresses qui faites de la chevelure
Tressée et haute et qui se recourbe et qui se dresseTressée et haute et qui se recourbe et qui se dresse
Le casque d’or de quelque guerrière méchanteLe casque d’or de quelque guerrière méchante
Où la chimère, hélas ! se love dans la tresseOù la chimère, hélas ! se love dans la tresse
Et darde sa langueEt darde sa langue
Qui siffle et qui s’effile en quelque boucle ardente,Qui siffle et qui s’effile en quelque boucle ardente,
Ô lourds cheveux qui se façonnent en casque,Ô lourds cheveux qui se façonnent en casque,
Ô robes dont la traîne écaillée et qui rampeÔ robes dont la traîne écaillée et qui rampe
Glauque et sinueuse et bleueGlauque et sinueuse et bleue
Figure à ma nudité ambiguë une queueFigure à ma nudité ambiguë une queue
Fabuleuse !Fabuleuse !
Tu m’as voulue ainsi fardée et fabuleuseTu m’as voulue ainsi fardée et fabuleuse
Moi la simple, moi la rieuse.Moi la simple, moi la rieuse.
Fille de la mer glauque et du soleil joyeux,Fille de la mer glauque et du soleil joyeux,
Tu m’as voulueTu m’as voulue
Ainsi, moi dont le sort est d’être nueAinsi, moi dont le sort est d’être nue
Comme la mer et comme les roses,Comme la mer et comme les roses,
Et c’est à causeEt c’est à cause
De tout cela que tu es mort, ô pauvre frère,De tout cela que tu es mort, ô pauvre frère,
Aux yeux de songe et de science, ô funéraireAux yeux de songe et de science, ô funéraire
Et doux amant, hélas ! qui ne m’as pas connueEt doux amant, hélas ! qui ne m’as pas connue
Parce que je riais et que tu me vis nue.Parce que je riais et que tu me vis nue.
Ah ! mon frère, mon triste frère, ô pauvre mort,Ah ! mon frère, mon triste frère, ô pauvre mort,
Dors donc, dors !Dors donc, dors !
Les fleuves coulent vers la merLes fleuves coulent vers la mer
Calmes et graves à traversCalmes et graves à travers
Les plaines grasses et les forêts ;Les plaines grasses et les forêts ;
Il y a des iris auprèsIl y a des iris auprès
Des fontaines, et des roses, et des oiseaux.Des fontaines, et des roses, et des oiseaux.
Et des abeilles !Et des abeilles !
Le Désir à sa bouche accouple les roseauxLe Désir à sa bouche accouple les roseaux
En flûtes doubles et chante et s’émerveilleEn flûtes doubles et chante et s’émerveille
D’être la Vie…D’être la Vie…
Et tu es mort !Et tu es mort !
Et nous voici l’un et l’autre près de la mer.Et nous voici l’un et l’autre près de la mer.
Ami, ton âme, hélas ! n’a pas compris ma chairAmi, ton âme, hélas ! n’a pas compris ma chair
Et c’est en vain que j’ai déroulé mes cheveux,Et c’est en vain que j’ai déroulé mes cheveux,
Et c’est en vain que j’ai marché nue à tes yeux ;Et c’est en vain que j’ai marché nue à tes yeux ;
Tu passas, et le soir, ami, t’ouvre sa porte,Tu passas, et le soir, ami, t’ouvre sa porte,
Et la Vie à genoux baise tes lèvres mortes.Et la Vie à genoux baise tes lèvres mortes.
Et me voici encor debout devant la mer.Et me voici encor debout devant la mer.
Ô souveraineÔ souveraine
Qui montes en vagues d’écumes et roulesQui montes en vagues d’écumes et roules
Sur la grève la volute de tes houles,Sur la grève la volute de tes houles,
Ô souveraineÔ souveraine
Qui écumes et qui ruisselles, ô MerQui écumes et qui ruisselles, ô Mer
Propice et maternelle à ma chair,Propice et maternelle à ma chair,
Ô moi, partie et revenue.Ô moi, partie et revenue.
Reprends-moi nue,Reprends-moi nue,
Berce mes cheveux d’or parmi tes algues rousses,Berce mes cheveux d’or parmi tes algues rousses,
Prends les fleurs de mes seins parmi tes fleurs marines,Prends les fleurs de mes seins parmi tes fleurs marines,
Gonfle tes vagues contre ma poitrine,Gonfle tes vagues contre ma poitrine,
Ô souveraine, ô bonne, ô douce.Ô souveraine, ô bonne, ô douce.
Mêle mes ongles à tes coquillesMêle mes ongles à tes coquilles
Et mes lèvres à tes coraux.Et mes lèvres à tes coraux.
Fais de mes oreilles des conques pour tes échos,Fais de mes oreilles des conques pour tes échos,
Ô souveraine,Ô souveraine,
Fais-moi toi-mêmeFais-moi toi-même
Jusqu’au jour où, surgie encor de ton écume,Jusqu’au jour où, surgie encor de ton écume,
J’apparaîtrai encor la même,J’apparaîtrai encor la même,
Peignant à mes cheveux les perles de l’écumePeignant à mes cheveux les perles de l’écume
Qui couleront sur mes seins, une à une,Qui couleront sur mes seins, une à une,
J’apparaîtrai !J’apparaîtrai !
Ô souveraine,Ô souveraine,
Reprends-moi en ton flot maternel et sacréReprends-moi en ton flot maternel et sacré
Car je suis revenue ;Car je suis revenue ;
Moi la Vivante, moi la NueMoi la Vivante, moi la Nue
Ô souveraine,Ô souveraine,
Reprends-moi nue,Reprends-moi nue,
Moi ta Sirène !Moi ta Sirène !
Je suis celui qui saigne sur la proue…Je suis celui qui saigne sur la proue…
Les uns m’ont craché au visage,Les uns m’ont craché au visage,
Les autres m’ont frappé à la joue,Les autres m’ont frappé à la joue,
Certains plus sagesCertains plus sages
Boivent ou se disputent et jouentBoivent ou se disputent et jouent
Ma robe aux dés et moi, nu dans ma chair,Ma robe aux dés et moi, nu dans ma chair,
Je saigne sur la proue,Je saigne sur la proue,
Je saigne sur la Mer !Je saigne sur la Mer !
Elle est belle sans doute ce soir sous les étoilesElle est belle sans doute ce soir sous les étoiles
Qui montent et que je ne vois pas…Qui montent et que je ne vois pas…
Oh taillez mon linceul dans la pourpre des voiles !Oh taillez mon linceul dans la pourpre des voiles !
Et que je meure, je suis las,Et que je meure, je suis las,
Las de mes yeux sanglants et de ma chair qui saigneLas de mes yeux sanglants et de ma chair qui saigne
Et de vos cris vous qui m’avezEt de vos cris vous qui m’avez
Cloué sur la proue et m’avezCloué sur la proue et m’avez
Bouché les oreilles de cireBouché les oreilles de cire
Pour que je n’entende pas les Sirènes,Pour que je n’entende pas les Sirènes,
Et aveugléEt aveuglé
Pour que je ne voie pas les Sirènes,Pour que je ne voie pas les Sirènes,
Vous qui m’avez cloué avec des riresVous qui m’avez cloué avec des rires
Qui redoublaient à chaque clouQui redoublaient à chaque clou
Sur la proue et m’avez cru fouSur la proue et m’avez cru fou
Alors que seul j’y vois clair,Alors que seul j’y vois clair,
Moi qui voyais des Sirènes sur la MerMoi qui voyais des Sirènes sur la Mer
Vous disiez qu’elles n’existent pas,Vous disiez qu’elles n’existent pas,
Vous disiez qu’elles ne peignent pasVous disiez qu’elles ne peignent pas
Leurs cheveux d’algues, une à une,Leurs cheveux d’algues, une à une,
Souriantes au-dessus de l’écume ;Souriantes au-dessus de l’écume ;
Et ceux qui viennent de la terre, avec encorEt ceux qui viennent de la terre, avec encor
À leurs talons la glèbe grasse du labourÀ leurs talons la glèbe grasse du labour
Et les feuilles sèches de la forêt, avec encorEt les feuilles sèches de la forêt, avec encor
À leurs mains le geste gourdÀ leurs mains le geste gourd
De la charrue ou de la herse ou de la hache,De la charrue ou de la herse ou de la hache,
Tous ceux-là criaient avec vousTous ceux-là criaient avec vous
Que j’étais fou,Que j’étais fou,
Qu’en les champs il n’est plus de Faune qui se cacheQu’en les champs il n’est plus de Faune qui se cache
Accroupi dans les blés d’où sortent ses cornes,Accroupi dans les blés d’où sortent ses cornes,
Et que dans les bois mornesEt que dans les bois mornes
Les hêtres tombent, branche à branche, au crépusculeLes hêtres tombent, branche à branche, au crépuscule
Au heurt des haches,Au heurt des haches,
Arbre par arbre,Arbre par arbre,
Sans que saigne au tranchoir le sang de la Dryade,Sans que saigne au tranchoir le sang de la Dryade,
Et qu’on n’entend plus galoper par la plaineEt qu’on n’entend plus galoper par la plaine
Le Centaure emportant la Nymphe des fontainesLe Centaure emportant la Nymphe des fontaines
Sur sa croupe, riant dans l’ombre, toute nue,Sur sa croupe, riant dans l’ombre, toute nue,
Et que le temps est mort des faces inconnuesEt que le temps est mort des faces inconnues
Qui pleuraient dans la pluie ou parlaient dans la nuit :Qui pleuraient dans la pluie ou parlaient dans la nuit :
Masques de l’antre où rit la bouche de l’écho,Masques de l’antre où rit la bouche de l’écho,
Visages du rocher, yeux des eaux,Visages du rocher, yeux des eaux,
Destins à nous venus dans la nuit et le ventDestins à nous venus dans la nuit et le vent
Et signes du silence où quelqu’un est vivant !Et signes du silence où quelqu’un est vivant !
Vous avez dit que tout est mortVous avez dit que tout est mort
Et qu’il n’y a plus rien en face de notre âme !Et qu’il n’y a plus rien en face de notre âme !
Sur les mers de houles et d’orSur les mers de houles et d’or
Levez les rames,Levez les rames,
Et chantez dans la nuit et voguez dans le ventEt chantez dans la nuit et voguez dans le vent
Sans voir ce que je vois moi qui saigne à l’avantSans voir ce que je vois moi qui saigne à l’avant
Du navire où vous avez cloué ma chairDu navire où vous avez cloué ma chair
D’Argus mystérieux où chaque clouD’Argus mystérieux où chaque clou
Ocelle un œil qui saigne et voit, Paon de la Mer,Ocelle un œil qui saigne et voit, Paon de la Mer,
Moi qui trône et roueMoi qui trône et roue
De toutes mes blessures bleuâtres sur la proue !De toutes mes blessures bleuâtres sur la proue !
Car je les vois,Car je les vois,
Car je la vois,Car je la vois,
J’entends leurs voix,J’entends leurs voix,
J’entends sa voix,J’entends sa voix,
Il y a des Sirènes sur la Mer,Il y a des Sirènes sur la Mer,
Une Sirène sur la Mer !Une Sirène sur la Mer !