L'hostie du maléfice
By Louis Dantin
Written 1932-01-01 - 1932-01-01
Ce soir-là, le seigneur Guido, comte d'Ystel,
S'enferma, soucieux et sombre, en son castel,
Et quand, sous les préaux garnis de vieilles armes,
L'ombre noire eût tendu son voile solennel,
Seul, et le coeur broyé, pleura toutes ses larmes.
Or, l'éther s'enivrait des baumes du printemps,
Et le seigneur d'Ystel atteignait ses vingt ans !
À l'âge du bonheur les larmes sont amères ;
Plus tard l'âme se trempe, et les pleurs moins brûlants
En des sillons connus roulent de nos paupières.
Lui, parmi sa détresse et parmi ses sanglots,
Faisait monter sa plainte en de sinistres flots :
« Dieu puissant, disait-il, et qui vois ma torture,
Es-tu donc de moitié dans les cruels complots
Que trame le destin contre ta créature ?
«Berthe, mon seul amour, l'épouse de mon coeur
Et la fleur de ma vie expire ! un mal vainqueur
La consume et l'entraîne en sa course mortelle ;
Et tu sembles narguer d'un sourire moqueur
Mon désespoir brûlant qui t'invoque pour elle !
« Dix mois à peine, hélas ! comme un jour qui s'enfuit
Ont passé sur l'éclat de cette ardente nuit
Où nos âmes chantaient aux fêtes nuptiales ;
Et déjà mon amour, portant son premier fruit,
M'abandonne et s'enfonce aux ombres glaciales !
« Pourtant je t'ai prié, mon Dieu, d'un coeur d'enfant ;
J'ai ployé les genoux chaque jour, et souvent
J'ai prolongé ma veille en mes nuits solitaires ;
J'ai prodigué l'aumône aux portes du couvent
Et j'ai de mes deniers doté deux monastères.
« On m'a vu, mendiant et le cierge à la main,
Ensanglantant mes pieds aux ronces du chemin,
Gravir le mont abrupt où celui qui supplie
Est plus près, disait-on, de ton secours divin,
Étant plus près du coeur de ta Mère Marie.
« Et j'ai jeûné, souffrant la faim, pour te fléchir,
Et, vieillard à vingt ans, sevré de tout plaisir,
J'ai condamné ma chair aux rigueurs du cilice ;
Toi, Seigneur, insensible et sourd à mon soupir,
Chaque jour dans mon coeur tu creusais le supplice !
« Et ma Berthe se meurt !… Ce soir en la laissant
J'ai deviné l'adieu de son oeil languissant
Et j'ai senti la mort au froid de son étreinte ;
Sa parole a vibré d'un solennel accent
Et chacun de ses mots semblait un glas qui tinte.
« O Dieu ! non, tu n'es pas le Père de douceur,
Puisque, par ton décret, le trépas ravisseur
Nous arrache sitôt les âmes de nos âmes,
Et puisqu'il me faut voir, hélas ! ma tendre soeur
Se débattre aux replis de ses horribles trames ! …
« Ah ! dût ce cri de rage être à tes yeux pervers,
S'il était un pouvoir, un être en l'univers,
Qui voulût compatir à ma peine cuisante,
À l'instant, en tout lieu, même au fond des enfers,
J'irais prier, gagner son aide bienfaisante ! »
Or, Guido s'égarait en ces propos hardis,
Sans songer que l'orgueil n'a que des pleurs maudits
Et que Dieu reste bon dans sa justice même ;
Et tandis qu'il parlait, son ange au paradis
Fermait, épouvanté, son oreille au blasphème.
Et bien loin de monter vers le trône d'en haut,
Ses larmes descendaient sous terre, inerte flot,
Et leurs gouttes sans foi, perçant la vaste couche,
Lentement s'infiltraient jusqu'au sombre cachot
Qui scelle des damnés l'éternité farouche.
Lui, s'exaltant aux bruits de son âme en émoi :
« Pour prix de son salut, dit-il, qui veut ma foi ?
Qui veut que je l'adore et le serve en esclave ?…
Une voix résonna, disant : « Invoque-moi ! »
Une voix surhumaine, au son étrange et grave.
Le chevalier frémit comme sous un poignard ;
Il se dressa soudain, tout blême, l'oeil hagard,
Scrutant de tout côté la pénombre effrayante ;
Mais, dans une lueur bleuâtre, son regard
Ne vit rien qu'une forme indécise et fuyante.
Seulement, près de lui, sur la table posé,
Était un livre ouvert avec un sceau brisé,
Un vieux livre rongé par la rouille de l'âge.
Or, en lettres de feu, le parchemin usé
Portait écrit : SATAN, à la première page.
Tout chrétien, en tel cas, sans même être dévot,
Du signe de la croix se fût muni bientôt ;
Mais Guido, fasciné par la vision noire,
Était déjà captif de l'infernal suppôt,
Et d'un geste fiévreux il saisit le grimoire.
Le matin le trouva sur le livre penché :
Il savait les secrets du Prince du péché
Et comment, au pouvoir des formules magiques,
La nature livrait son remède caché,
Comment la mort cédait aux nombres fatidiques.
Sa tête était brûlante et son coeur était las ;
Pourtant, quand le soleil, chassant l'ombre d'en bas,
Mit un rideau de flamme à sa couche déserte,
Guido se prit à rire et dit, levant son bras :
« En dépit du Très-Haut tu vivras, ô ma Berthe ! »
Pendant trois jours, par le vallon,
Par la forêt, par la prairie,
Par la mousse et l'herbe fleurie,
On vit le chevalier félon
Promener seul sa rêverie.
Il marchait, le regard baissé,
Et parfois, se penchant aux franges
Des ruisseaux, dans les lits de fanges
Il cueillait, d'un geste empressé,
Quelque fleur aux teintes étranges.
Ou bien, sous les profonds taillis
Ténébreux comme des repaires,
Il allait, soulevant les pierres,
Et poursuivait dans les fouillis
La fuite folle des vipères.
Quand la lune au flanc du côteau
Agrandissait les ombres vaines,
Guido, la fièvre dans les veines,
Rentrait, portant sous son manteau
De larges bouquets de verveines.
Puis il allait, d'un pas tremblant,
Ente ouvrir la funèbre porte…
Là, le corps vaincu, l'âme forte,
Toute blanche dans son lit blanc,
Berthe gisait comme une morte.
Et Guide disait : « Mon amour,
Reprends espoir, garde courage !
Beau lis, tu frémis sous l'orage,
Mais la fin du troisième jour
Tout à coup brisera sa rage.
« Sois heureuse et bannis l'effroi,
Car au flanc des roches voisines
J'ai cueilli des fleurs, des racines,
Et j'en veux composer pour toi
De souveraines médecines. »
Mais elle : « Pourquoi me quitter,
Ami, quand vient ma dernière heure ?
Ah ! plutôt près de moi demeure !
Car qui donc saurait arrêter
La mort, si Dieu veut que je meure ?
« Pour mon corps tout espoir est vain ;
C'est assez que celui qui m'aime
À mon âme en langueur extrême
Procure l'aliment divin
Qui rend vivante la mort même. »
— « Ce pain que, tu veux pour mourir,
Moi, je sais qu'il te fera vivre !… »
Et Guido que l'enfer enivre,
Relisait en son souvenir
La page exécrable du livre.
Quiconque prétend faire honneur
À Satan, Prince de Lumière,
Avant tout, que, d'une âme fière,
Maudissant le Corps du Seigneur,
Il le foule dans la poussière.
Et tous deux mêlaient leurs douleurs ;
Mais les larmes que fait répandre
À l'épouse son amour tendre
Montent : l'époux verse des pleurs
Las ! qui ne savent que descendre !
Cependant chaque heure, ô tourment !
Attisait la fièvre brûlante,
Et, broyant la chair défaillante,
La mort, sans trêve d'un moment,
Accomplissait son oeuvre lente.
Lorsque le troisième matin
Dans les prés ouvre l'églantine,
On entend là, sur la colline,
Une cloche au pleur argentin
Murmurer dans la tour voisine.
Bientôt, aux routes du château,
Avec son enfantine escorte
Apparaît un prêtre qui porte
Sous les plis de son blanc manteau
La Pain sacré qui réconforte.
L'huis s'ouvre au Mystère de Dieu ;
Déjà, sur son lit de souffrance,
Berthe a tressailli d'espérance
Et son coeur au chant de l'adieu
Mêle l'hymne de délivrance.
Guido, d'un regard frémissant
Contemple les apprêts mystiques,
Le missel aux riches dyptiques
Et le ciboire éblouissant
De perles et d'émaux antiques.
Bientôt dans les doigts du prieur,
Sous le reflet calme des cierges
Comme d'angéliques flamberges,
Rayon pur d'un monde meilleur,
Brille l'Hostie aux candeurs vierges.
Et la mourante au Pain du ciel
Ouvrant la bouche de son âme,
Aspire le divin dictame
Et goûte la saveur du miel
Avec l'ivresse de la flamme.
Puis le ministre, sur l'autel
Déposant le sacré ciboire,
Lui dit la suprême victoire
Et j'éclat du règne immortel
Et les délices de la gloire.
Mais tandis qu'au verbe de foi
Elle entr'ouvre son coeur docile,
Guido suit un rêve stérile,
Et soudain, la rage et l'effroi
Luisent dans son regard fébrile.
Le ciboire est ouvert encor,
Nul oeil humain ne le protège ;
Seuls les anges lui font cortège…
L'infâme dans le vase d'or
A plongé sa main sacrilège !
« Qu'elle est douce, ô mon Rédempteur !
Votre paix que j'ai ressentie ! »
Murmure une voix amortie.
Dieu ! quel écho blasphémateur
Grince tout bas : « À moi l'hostie ! »
Mais quand le traître frémissant
Triomphe en son âme damnée,
L'âpre sentence est fulminée
Par la bouche du Tout-Puissant :
À mourir Berthe est condamnée.
Ô nuits qui, solitaires,
Drapez vos noirs replis,
Que d'étranges mystères
Sous vos voiles austères
Passent ensevelis !
Par les sentiers de bourbes
Voyez glisser là-bas
L'homme aux prunelles fourbes
Dissimulant aux courbes
L'allure de ses pas.
À peine sa main lasse
Soutient son lourd fardeau.
Ah ! la lune qui passe
A démasqué la face
De messire Guido !
Comme une âme inquiète
Il s'avance sans bruit,
Furtif, dressant la tête
Si quelque gypaète
À son ombre s'enfuit.
Sous la voûte des ormes
Il s'enfonce toujours :
Mille piliers énormes
L'entourent de leurs formes
Hautes comme des tours ;
Et par la route obscure
Ses pas dans les buissons
Font craquer la ramure
En un rauque murmure
Qui donne des frissons.
Soudain au pied d'un chêne
Au torse rabougri
Il s'arrête, et ramène
Un lourd caftan de laine
Sur son col amaigri.
Puis d'une écharpe blanche
Il s'entoure trois fois
Et suspend à sa hanche
Une dague au fin manche
Ciselé d'une croix.
Il se penche, il allume
Au choc de son briquet
Une torche qui fume,
Ensanglantant la brume
De son rouge reflet.
Son oeil alors s'éclaire ;
Une flamme y reluit
D'espoir et de colère ;
Puis monte sa voix claire,
Stridente, dans la nuit :
« Satan ! Maître ! C'est l'heure !
Archange éblouissant,
Viens ! que ton vol effleure
Ma prière qui pleure
De son souffle puissant !
« J'ai, pour les sombres rites
Qui parent ton autel
Tes plantes favorites,
Euphorbes, marguerites,
Pavots au suc mortel.
« Par la lune sereine
Au tiers de son parcours
J'ai cueilli la verveine ;
Et la fleur du troène
À la chûte des jours.
« J'ai la liqueur sacrée
Qu'au fond des alambics
Laisse la germandrée
Et la menthe pourprée
Et le fiel des aspics.
« Mais, surtout, don plus digne
De ton regard ami,
J'ai ce Mystère insigne
Qui porte sous un signe
Jésus, ton ennemi.
« Ce Christ, je te le livre,
Pour qu'enfin apaisé,
Ton désespoir s'enivre
Du triomphe de vivre
Après l'avoir brisé !… »
Et Guido, noir fantôme,
Aux sons échevelés
D'un bizarre idiome
Faisait monter l'arôme
Des sucs ensorcelés.
Soudain, à son prestige,
Voici des noirs esprits
La troupe qui voltige
Et tourne en un vertige
Sur les fumants débris.
Tel un lacet de fronde
Tourbillonne en sifflant,
La fantastique ronde
Hurle, ricane et gronde
En son vol affolant.
Leurs yeux dans les ténèbres
Ont de glauques clartés,
Et leurs pâles vertèbres
Claquent en chocs funèbres
À leurs bonds emportés.
Encor ! Encor ! la foule
Sans relâche grandit
Et plus vite elle roule
Avec un bruit de houle
Et s'élance et rugit.
Le chevalier exulte
En son triomphe vain,
Et, grisé de tumulte,
Brandit avec insulte
Le Symbole divin.
Alors c'est un blasphème
Éclatant et confus
Qui de la troupe blême
Monte en long anathème :
« À mort ! à mort Jésus ! »
Et, comme en l'âpre cime
Où son coeur sanglota,
Le Sauveur, sous l'azyme,
Muet, souffre le crime
D'un nouveau Golgotha.
Le traître sur sa proie
Se jette, ivre d'orgueil ;
Sur le sol qui poudroie
Il la foule et la broie,
Et le ciel est en deuil !
Contre la forme blanche
Que souillent les limons,
Affamés de revanche
Se ruent en avalanche
Tous les hideux démons.
La horde meurtrière
Poursuit en la bravant
Par l'herbe et la bruyère
L'impalpable poussière
Que disperse le vent.
C'est une sombre orgie,
Triste, si triste à voir,
Que la lune rougie
Tremble et se réfugie
Sous un nuage noir,
Et que l'oiseau livide,
Abandonnant son nid,
Va fuyant dans le vide
Et de son cri stupide
Épouvante la nuit.
Mais quand la sainte Hostie
Jusqu'au moindre fragment
Parut anéantie
Et que l'eût engloutie
Au loin chaque élément ;
(Ô Justice, qui poses
Tes bornes en tout lieu !)
Rompant ses digues closes
La colère des choses
Éclate et venge Dieu.
Le sol ému se creuse
Avec un bruit géant
Et par l'orbite affreuse
La troupe ténébreuse
Rentre au gouffre béant.
Le vent et la nuée
Font éclater en l'air
Une vaste huée
Où vibre accentuée
La note de l'éclair.
De ses sources profondes
Le ciel à larges flots
Précipite ses ondes
Comme si tous les mondes
Épanchaient des sanglots.
Guido, tremble, tout pâle,
Et, d'une froide main,
L'épouvante fatale
Serre sa gorge, où râle
Un effroi surhumain.
Parmi les troncs fantômes
Il erre dans la nuit,
Croyant voir sous leurs dômes
Le noir essaim des gnomes
Qui toujours le poursuit.
Il va, brûlant de fièvre,
Et tout l'espoir maudit
Dont son âme de sèvre
Fait monter à sa lèvre
Un nom, cent fois redit…
Frêle fleur qu'étreint la sombre agonie,
Berthe est là qui pleure et prie en tremblant.
Être seule, ô Dieu ! devant l'ironie
De la mort qui veille au pied du lit blanc,
Fixant ses grands yeux d'horreur infinie !
Chercher l'être ami qui de son baiser
Rendrait à la nuit un reflet d'aurore
Et la vie au coeur prêt à se briser :
Ne voir que la mort, monstre qui dévore
Et tend ses deux bras pour vous embrasser !
Être seule à l'heure où tout se consume
De ce qu'on rêva, de ce qu'on chérit,
Comme disparaît, noyé dans la brume,
Un clair paysage où le ciel sourit :
Être seule alors, ô l'âpre amertume !
« Frère de mon coeur, ne viendras-tu pas
Calmer dans l'effroi ta pauvre épousée ?
Déjà de mon sang le fatal trépas
Vide jusqu'au fond la coupe épuisée,
Et j'écoute en vain le bruit de tes pas… »
Mais nul son n'émeut la dalle muette :
Seul le craquement triste des vitraux
Sous les gouttes d'eau que le vent fouette ;
Et, tandis qu'il gronde autour des créneaux,
L'orage envahit son âme inquiète.
Vertige sacré de ceux qui s'en vont,
Le délire approche, et dans sa prunelle
Allume l'éclair, et met sur son front
De vagues reflets de l'aube éternelle
Où l'âme bientôt verra jusqu'au fond.
Ses bras agités chassent des fantômes,
Et sa voix s'élève, éclate et frémit
En des cris d'appel, en des chants de psaumes,
En accents plaintifs où vibre et gémit
Le son précurseur des mortels symptômes.
La grêle au dehors verse avec fracas
Ses torrents glacés sous la nuit sans lune ;
La foudre, tantôt sonne comme un glas,
Et tantôt crépite et court sur la dune
Comme un rire amer aux cruels éclats.
Et toujours la fièvre autour de sa proie
Tisse plus serré le brûlant réseau,
Toujours alourdit le poids qui la broie
Et fait plus intense, et rive au cerveau
La vision sombre où son oeil se noie.
« Guido, cruel maître et coeur sans merci !… »
Mais Berthe soudain, d'un effort suprême,
Se dresse en fixant le seuil obscurci ;
Et Guido paraît, chancelant, tout blême,
Déchiré, livide, et d'horreur transi.
Dès qu'il aperçoit l'épouse mourante,
Haletant d'angoisse, il s'est élancé :
Mais elle, élevant sa voix délirante,
Terrible, lui crie : « Arrière, insensé ! »
Sa main le repousse avec épouvante.
« Non, n'approche pas, car j'ai tout appris !
Le crime est sur toi ! je vois son stigmate
Qui grave ton front d'un sceau de mépris,
Et l'enfer étend son ombre apostate
Au fond de ton coeur par le mal surpris !
« Car la mort, hélas ! lève tous les voiles ;
Et moi, déjà morte, en ce val maudit
Où Satan trama ses horribles toiles
J'aperçois encor ta main qui brandit
Le Signe sacré contre les étoiles !…
« Je vois, ô douleur ! les divins fragments
Pleuvoir dispersés comme pleut la neige !
Le vent les emporte en ses sifflements ;
La troupe damnée au loin les assiège
Et les foule avec des rugissements !
« Guido, qu'as-tu fait du corps de ton Maître
En tes mains livré par excès d'amour ?
Ô l'affreux dessein et l'audace d'être
Pour cette colombe un âpre vautour
Pour ce doux Sauveur un ignoble traître !
« Or j'ai prié Dieu que de ton forfait
Il me fît porter la trop juste peine :
J'ai voulu la mort ainsi qu'un bienfait
Pour fermer, Guido, l'ardente géhenne
Qui de t'engloutir déjà triomphait.
« C'est bien ! je boirai le mortel calice.
Adieu ! tous les voeux, tous les pleurs sont vains…
Mais écoute encor ce que la Justice
Qui règne, immuable, aux conseils divins,
Veut pour épargner ton âme complice.
« L'Hostie en poussière, au creux du vallon,
Restera mêlée à l'herbe touffue :
Mais nul élément, soleil, aquilon,
Souffle de la mer, torrent de la nue,
Ne la détruira sous son dur talon.
« Rien n'en dissoudra la moindre parcelle.
Et toi, si tu veux fuir l'affreux danger
Et voir du pardon luire l'étincelle,
Tu dois recueillir, jusqu'au plus léger,
Tous ces saints fragments que l'ombre recèle.
« Dans chaque repli, dans chaque hallier,
Dans chaque sillon de la plaine immense
Tu les chercheras tous, jusqu'au dernier,
Avant que pour toi le Dieu de clémence
Daigne du salut rouvrir le sentier.
« L'effort sera long et la peine ardue ;
Tes jours s'useront en de vains labeurs,
Tes nuits pâliront sur l'oeuvre assidue :
Seuls le repentir et ses divins pleurs
Te feront trouver la Perle perdue…
« Je meurs ! Dieu se venge ! » Encore un instant
Berthe s'agita dans l'ombre farouche,
L'oeil illuminé d'un rêve flottant,
Et puis, toute voix se tut sur sa bouche
Et la mort emplit son coeur haletant.
Or, Guido ployait sous l'âpre lanière
Cinglant sans pitié ses amers regrets :
Mais son âme en deuil resta sans prière
Et pas une larme aux baumes secrets
Ne vint cette nuit mouiller sa paupière.
Quand sur le froid cercueil eut retombé la terre,
On vit, par les sentiers voilés d'une ombre austère,
Tout le jour, sans repos et sans lever les yeux,
Le chevalier errer, sinistre, solitaire,
Et portant sur son front l'anathème des cieux.
Le soir ne finit point sa course haletante,
Et sous les bleus rayons de la lune montante
Il allait, comme va l'âme d'un trépassé,
Tenant, dans le souci d'une fiévreuse attente,
Son regard sur le sol obstinément fixé.
Il allait, remuant toutes les touffes d'herbe,
Scrutant chaque buisson, soulevant chaque gerbe,
Glaçant ses doigts lassés aux givres de la nuit,
Obsédé d'un désir que l'espoir exacerbe
Et que trompe toujours un objet qui s'enfuit.
Puis avec des roseaux tressés de branches mortes,
Sans ciment et sans clous, sans tuiles et sans portes,
Il fit une cabane au fond de la forêt ;
Et dans ce nid, pareil au gîte des cloportes,
Entra le fier baron que la gloire entourait.
Craintifs, comme on hésite au seuil d'une tanière,
Les serviteurs pleurant, les moines en prière
Vinrent, et de calmer sa peine sans repos
Leurs voix le suppliaient ; mais, froid comme la pierre,
Il les chassa d'un geste et leur tourna le dos.
Lors on n'espéra plus, et l'on se dit : « La dame
A, jalouse, emporté dans la terre son âme.
Nul ne peut de la mort desceller le verrou… »
Puis la pitié périt sous le mépris infâme,
Et les troupes d'enfants huaient le pauvre fou.
Enfin, l'on oublia jusqu'à son infortune…
Cependant, chaque jour, de l'aube à la nuit brune,
Guido recommençait l'inutile chemin,
Et, pour trouver l'hostie, effeuillait une à une
Les pétales des fleurs que rencontrait sa main.
Car dans les blancs replis des corolles ouvertes
Il croyait distinguer des parcelles offertes,
Et quand, sous un rayon de soleil, il voyait
Briller les cailloux blancs entre les mousses vertes,
Tout anxieux d'espoir avide, il se penchait.
L'aile d'un papillon qui de reflets s'irise
Lui semblait un fragment envolé sous la brise,
Et la nuit, quand sur l'herbe à travers les rameaux
En cercles argentés la lune se tamise,
Il voyait une hostie à tous les blancs anneaux.
Mais ni l'air, ni le sol, ni le rocher, ni l'onde
Ni l'arbre, ni l'épi, ni la corolle blonde
Ne livrent le secret de leur divin trésor ;
Et, le coeur atterré, sans que rien lui réponde,
Il appelle, il écoute, et cherche, et cherche encor…
Or, il chercha vingt ans entiers, sans nulle trêve ;
Et son oeil avait pris la fixité du rêve
Et son corps se courbait comme un tronc foudroyé…
Et pourtant, dans le cours que ce long cercle achève,
Le malheureux Guido n'avait jamais pleuré.
Il marchait sous le poids des suprêmes justices,
Savourant jusqu'au fond tous les amers calices,
Brisé, désespéré ; mais il ne pleurait pas :
Car seule, au lieu d'amour, la crainte des supplices
Aiguillonnait son âme et poursuivait ses pas.
Un matin, il s'assit sur une roche grise,
L'air lassé, les cheveux fouettés par la bise
Et la tête pensive entre ses doigts chenus…
Et soudain il sentit des larmes, ô surprise !
Soudre jusqu'à son coeur en ruisseaux inconnus.
C'était comme une pluie rafraîchissante et douce
Dont son coeur s'imbibait ainsi qu'un lit de mousse ;
Jusqu'aux yeux, lentement, elle épanchait ses flots…
Puis enfin le pécheur à l'intime secousse
Livra toute son âme et fondit en sanglots.
Il revit les bonheurs anciens, l'épouse aimée,
Les gestes jusqu'au loin portant sa renommée,
Et la paix du foyer pur que l'honneur défend :
Tant de biens disparus ainsi qu'une fumée,
Hélas ! foulés aux pieds de l'enfer triomphant !…
Il revit son malheur et son crime funeste ;
Cette nuit où, livrant le symbole céleste,
Il vouait au maudit un horrible serment…
Et devant le forfait que son âme déteste
Ses pleurs, torrent béni, coulaient amèrement.
Chaque larme, le long de sa joue amaigrie
Se traçait un sillon de douleur attendrie ;
Chaque larme perlait, fraîche goutte d'espoir ;
Chaque larme tombait… Mais, étrange féerie,
Aucune ne touchait en tombant le sol noir.
Toutes, comme animées au seuil de sa paupière,
Prenaient subitement des ailes de lumière.
Insectes éclatants dans le matin obscur,
D'abord elles semblaient flotter sur la bruyère,
Puis toutes s'envolaient, vivantes, dans l'azur.
Guido voyait, l'oeil ébloui, comme en un songe,
Se disperser au loin l'essaim qui se prolonge,
Et son esprit creusait le sens mystérieux…
Mais la douce vision n'était pas un mensonge,
Et les pleurs s'envolaient aux quatre coins des cieux.
Leurs formes, aux détours de la forêt muette
Paraissaient explorer une trace secrète ;
Elles allaient, venaient, dans l'ombre des taillis
Puis, après un instant leur blanche silhouette
Plus vite s'enfonçait sous le mouvant treillis.
Guido songeait, saisi par l'étrange spectacle,
Mais l'énigme toujours opposait son obstacle ;
Lorsque soudain, dans un léger frémissement,
Une larme, agitant ses ailes de miracle,
Revint, étincelante ainsi qu'un diamant.
En face du pécheur que Dieu même amnistie,
Joyeuse, elle porta sa course ralentie
Et fixa dans les airs son immobile essor…
Et Guido, fou d'extase, aperçut de l'Hostie
Une parcelle au bout de ses élytres d'or !…
Et tout-à-coup, de la forêt, de la vallée,
De la plaine, des monts, de la voûte étoilée,
Les larmes revenaient, essaim tourbillonnant,
Et chacune portait intacte, immaculée,
Une parcelle sainte à son front rayonnant !…
Aux pleurs du repentir que l'amour illumine
La terre avait rendu la poussière divine ;
Et maintenant l'Hostie entière, astre sacré,
Projetait, renaissant de sa longue ruine,
Un nimbe de pardon sur le pauvre égaré.
Alors Guido tomba, comme tombe en la plaine,
L'arbre que l'ouragan toucha de son haleine ;
Et, comme d'un ruisseau qu'une mer envahit,
Le torrent déborda de son âme trop pleine ;
Et la vie, épuisant sa flamme, le trahit.
Mais quand il s'affaissa sur la terre glacée,
Un grand désir émut sa poitrine oppressée
Et rouvrit, suppliants, ses yeux fermés au jour ;
Et soudain il sentit sa lèvre caressée
Au suprême baiser du Symbole d'amour.