L'hote de deux jours

By Lucie Delarue-Mardrus

Written 1930-01-01 - 1930-01-01

Hôte exsangue, muet, immobile et glacé

Que nous hébergeons deux journées,

Visiteur redoutable encor que terrassé,

Dont nos doigts ont caché les prunelles tournées,

Cadavre ! Ton attrait, ta fascination,

Les avais-tu durant ta vie ?

Quelle nécrophilie et quelle passion

Lorsque nous te fixons avec des yeux d'envie !

Le cadavre… Quelqu'un qu'on ignore. Quelqu'un

Qui, pareil à nous tout à l'heure,

N'est plus, avec son sourd et grandissant parfum,

Qu'un étranger couché qui ne sait pas qu'on pleure.

Le cadavre… Insensible inconnu, dont l'aspect

Reste celui de notre race,

Qui n'en est plus, pourtant, de par sa pâle face,

Cette face qui dort, s'absorbe et se repaît.

Deux jours, pas un de plus, deux jours il cohabite,

Occupe la chambre, le lit,

Comme un vivant dont rien n'est encore aboli.

Deux jours !… Au bout desquels il faut le cacher vite.

L'autre monde commence en entrant au cercueil,

L'autre monde charnel de l'être

Car malgré les regrets, les sanglots, le grand deuil,

N'étant plus regardable, il lui faut disparaître.

Il était tout pareil à nous, dormeur si doux,

Mais il va changer en silence, .

Et n'étant bientôt plus à notre ressemblance,

Nous ne le pourrions plus supporter parmi nous.

Deux jours ! Long mannequin, grande poupée, il semble

Que, prête à nous quitter demain,

Cette chose habillée encor comme un humain

Va dire son secret au curieux qui tremble.

On est là, palpitant, on se penche sur lui,

On prête l'oreille, on le touche.

Dans le vacillement de la cire qui luit,

On croit qu'il va parler, ayant encor sa bouche.

Lui qui doit tout savoir, nous l'avons à nous, là,

Ce maître de nos destinées.

Il est l'éternité, le tangible au-delà,

La Mort logeant chez nous pendant ces deux journées…

— O merveilleux cadavre étendu sur le dos,

Qui si vite vas être cendre,

Spectre tout neuf, encor pourvu de chair et d'os,

Ton charme horrible, dis, qui ne le peut comprendre ?