L'humble orgueil
Written 1932-01-01 - 1932-01-01
J'aime être dans ces paysages
D'herbes, d'arbres et de nuages
Qui furent ceux de tous les âges.
Sais-je, ici, de quel temps je suis ?
Semblables jours, semblables nuits,
Même silence et mêmes bruits,
Tout cela n'est d'aucune époque.
J'écoute, éternel soliloque,
Le merle caché qui se moque,
Je respire, et c'est le printemps.
Je marche, et la terre a vingt ans.
Les boutons d'or sont éclatants,
Les pâquerettes, les pervenches,
Quelques pommiers en robes blanches,
Le frôlement au vent des branches,
Les grillons, les crapauds, mon chien,
Son perpétuel va et vient,
Tout cela vit, et ne sait rien,
Rien des siècles et de l'histoire ;
Et quel repos à ne pas croire
Que d'être sans nom et sans gloire !
Passé, présent, tout est pareil.
Ce matin il faisait soleil,
Ou bien il pleuvait au réveil,
C'est tout. Il n'y a que la terre
Et son magnifique mystère,
Sans date, sans style, sans ère.
Que je sois moi-même, ou Phryné
Ou madame de Sévigné,
Qu'importe ? Allant se promener,
Je suis l'être humain anonyme
Que la vie un moment anime
Parmi le frisson unanime
L'être humain, éphémère errant ;
Et, cela, n'est-ce pas plus grand
Que toutes ces peines qu'on prend ?
On voudrait être quelque chose ;
Rien de mieux, pourtant, que la rose
Qu'un soir compose et décompose.
L'homme se dit et se croit roi.
— Je ne veux plus rien être, moi,
O nature, qu'un peu de toi !