L'idéal

By Jean Richepin

Written 1877-01-01 - 1877-01-01

La poésie est non pas

Un idéal qu'il faut suivre

Bien haut, bien loin, tout là-bas ;

Mais c'est d'aimer et de vivre.

En cherchant la toison d'or

Les héros perdent la rive.

En aimant, pendant qu'on dort

La fortune vous arrive.

Sans écorcher du hoyau

Une terre racornie,

On découvre maint joyau

Dans notre Californie.

O chercheurs, vous descendrez

Aux puits où l'or met son trône.

Moi, dans des cheveux cendrés

Je prends des mèches d'or jaune.

Lorsque le désir rougit

Le satin de sa peau pâle,

Je baise l'endroit où gît

Cette chatoyante opale.

Sous quel roc en soupirail.

Dans quel flot, mer qui déferles,

Sas gencives de corail

Ont-elles mordu leurs perles ?

Et quel diamant phénix

Venu du pays des jungles

Vaut le clair et dur onyx

De ses roses petits ongles ?

Et ses yeux bleus, dont le ton

Est changeant, chez quels artistes,

Chez quels rois les trouve-ton.

Ces saphirs pleins d'améthystes ?

Et ses rires, ses chansons,

Quel grand cristal de Bohême

Est plus pur, plus riche en sons,

Plus vibrant, que ce poème ?

Ah ! son espoir triomphant

Est une verte émeraude.

Dans ses colères d'enfant

L'éclair d'une gemme rôde.

Et mon sang sur ses habits

Fait une mer purpurine

De grenats et de rubis

Ruisselant de ma poitrine.

O rêveurs que l'idéal

Dans les nuages enrôle

Pour le vaisseau boréal

Qui cherche à trouver le pôle,

Mineurs qui vers le nadir

Vous enterrez dans le sombre

Peur voir enfin resplendir

Un filon qui fuit sous l'ombre,

Que sont vos pierres, vos ors,

Vos richesses à vous autres ?

Pauvres fous, tous vos trésors

Ne valent pas un des nôtres.