L'idée

By Jules Barbier

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Ah ! nous aurons vécu d'éternelles années !…

Victoire insaisissable ! injurieux destin !

Triomphes décevants ! gloires empoisonnées !

Espérances d'un jour que le soir a données,

Qu'emporte le matin !

Quoi ! Français ! le hasard vous fera cet outrage ?

Quoi f la brutalité de ces hordes sans nom

Aura fait reculer votre héroïsme ?… O rage !

Vous avez le bon droit, vous avez le courage

Ils n'ont que le canon !

Orléans retombé dans-leurs mains !… et dans l'ombre

Les dévastations, le pillage et la mort !

Nos malheureux soldats écrasés sous le nombre !

Dieu juste ! veux-tu donc que le navire sombre,

Quand nous touchions au port ?

Et Guillaume, adorant ta puissance infinie,

Dans sa piété fauve, encense tes autels ;

Et cette royauté se redresse impunie ;

Et sur mon propre cœur ma sanglante ironie

Retombe en traits mortels !

Et les rois, ses vassaux, entreront en campagne

Et quelque jour peut-être un sol républicain

Le verra couronner empereur d'Allemagne ;

Et ce prince enivré se croira Charlemagne,

Ou du moins Charles-Quint ! —

Non ! la force ne peut anéantir l'idée !…

Sur une foi nouvelle un nouveau jour a lui.

Puissance des Césars, par le glaive gardée,

Quand, du haut de sa croix, Jésus t'eut regardée

Le monde fut à lui !

Que les princes, les rois, et l'Allemagne entière.

Glaives, canons, fusils, soldats et nation

Se rassemblent ; l'esprit brisera la matière,

Et tu feras tomber ces foules en poussière.

O Révolution !

Non, je ne doute pas ; et mon ardente veille,

En enflammant ces vers, a ranimé m'a voix !

La nuit a raffermi mon âme, et la conseille ;

Et je m'écrie, avec Pauline de Corneille :

Je vois ! je sais ! je crois !