L'idylle de floriane
By Victor Hugo
Written 1893-01-01 - 1893-01-01
La comtesse Floriane
S'éveilla comme les bois
Chantaient la vague diane
Des oiseaux, à demi-voix.
Quand elle fut habillée,
Comme pour Giulietta
Toute la sombre feuillée
Amoureuse palpita.
Et quand, blanche silhouette,
Sur le balcon du préau,
Elle apparut, l'alouette
Chercha des yeux Roméo.
J'accourus à tire d'ailes,
Car c'est mon bonheur de voir
Le matin lever les belles
Et les étoiles le soir.
À l'heure où, chassant le rêve,
L'aube ouvre les firmaments,
C'est le moment, filles d'Ève,
D'aller voir des diamants ;
Toute une bijouterie
Brille à terre au jour serein ;
L'herbe est une pierrerie,
Et l'ortie est un écrin ;
Des rubis dans les nymphées,
Des perles dans les halliers ;
Et l'on dirait que les fées
Ont égrené leurs colliers.
Et nous nous mîmes à faire
Un bouquet dans l'oasis ;
Et la fleur qu'elle préfère
Est celle que je choisis.
Gaie, elle sautait dans l'herbe
Comme la belle Euryant,
Et, montrant le ciel superbe,
Soupirait en souriant.
— J'aimerais mieux, disait-elle,
Courir dans ce beau champ bleu,
Cueillant l'étoile immortelle,
Quitte à me brûler un peu ;
Mais, vois, c'est inaccessible.
(Car elle me tutoyait.)
Puisque l'astre est impossible,
Contentons-nous de l'œillet.
Aucune délicatesse
N'est plus riante ici-bas
Que celle d'une comtesse
Mouillant dans l'herbe ses bas.
Au gré du vent qui la mène,
Dans les fleurs, dans le gazon,
La beauté de Célimène
Prend les grâces de Suzon.
Elle montrait aux pervenches,
Aux verveines, sous ses pas,
Ses deux belles jambes blanches,
Qu'elle ne me cachait pas.
On se tromperait de croire
Que les bois n'ont pas des yeux
Et, dans leur prunelle noire,
Plus d'un rayon très joyeux.
Souvent tout un bois s'occupe
A voir deux pieds nus au bain,
Ou ce frisson d'une jupe
Qui fait trembler Chérubin.
Les bleuets la trouvaient belle ;
L'air vibrait ; il est certain
Qu'on était fort épris d'elle
Dans le trèfle et dans le thym.
Quand ses légères bottines
Enjambaient le pré charmant,
Ce tas de fleurs libertines
Levait la tête gaîment.
Et je disais : Prenez garde,
Le muguet est indécent.
Et le liseron regarde
Sous votre robe en passant.
Ses pieds fuyaient… Quel délire
D'errer dans les bois chantants !
Oh ! le frais et divin rire
Plein d'aurore et de printemps !
Une volupté suprême
Tombait des cieux entr'ouverts.
Je suivais ces pieds que j'aime ;
Et, dans les quinconces verts,
Dans les vives cressonnières,
Moqueurs, ils fuyaient toujours ;
Et ce sont là les manières
De la saison des amours.
J'admire, ô jour qui m'enivres,
Ô neuf sœurs, ô double mont !
Les savants qui font des livres
D'être les taupes qu'ils sont,
De fermer leur regard triste
A ce que nous contemplons,
Et, quand ils dressent la liste
Des oiseaux, des papillons,
Des mille choses ailées,
Moins près de nous que des cieux,
Qui volent dans les allées
Du grand parc mystérieux,
Dans les prés, sous les érables,
Au bord des eaux, clairs miroirs,
D'oublier, les misérables,
Ces petits brodequins noirs !
Nous courions dans les ravines,
Le vent dans nos cheveux bruns,
Rançonnés par les épines,
Mais payés par les parfums.
Chaque fleur, chaque broussaille,
L'une après l'autre attirait
Son beau regard, où tressaille
La lueur de la forêt.
Elle secouait leurs gouttes ;
Tendre, elle les respirait,
Et semblait savoir de toutes
La moitié de leur secret.
Un beau buisson plein de roses
Et tout frissonnant d'émoi
Se fit dire mille choses
Dont j'aurais voulu pour moi.
Ému, j'en perdais la tête.
Comment se rassasier
De cette adorable fête
D'une femme et d'un rosier !
Elle encourageait les branches,
Les fontaines, les étangs
Et les fleurs rouges ou, blanches,
A nous faire un beau printemps.
Comme elle était familière
Avec les bois d'ombre emplis !
— Pardieu, disait un vieux lierre,
Je l'ai vue autrefois lys !
Quel bouquet nous composâmes !
Pour qu'il durât plus d'un jour,
Nous y mîmes de nos âmes ;
La comtesse, tour à tour
M'offrant tout ce qui se cueille,
Jouait à me refuser
La rose ou le chèvrefeuille
Pour m'accorder le baiser.
Les ramiers et les mésanges
Nous enviaient par moments ;
Nous étions déjà des anges
Quoique pas encore amants.
Seulement, son cœur dans l'ombre
M'appelait vers son corset
Au fond de mon rêve sombre
Une alcôve frémissait.
Quoique plongés aux ivresses,
Quoique égarés et joyeux,
Quoique mêlant des caresses
Aux profonds souffles des cieux,
Nous avions ce bonheur calme
Qui fait que le séraphin
Trouve un peu, lourde sa palme,
Et voudrait être homme enfin.
Car là-haut même, ô mystère,
Il faut, et je vous le dis,
Un peu de chair et de terre
Pour qu'un ciel soit paradis.