Lieder

By Pierre Quillard

Written 1897-01-01 - 1897-01-01

Des mots doux comme des hautbois

Et des harpes surnaturelles,

Des sons légers de chanterelles

Et dans les bois, des voix, des voix.

Des couples blancs de tourterelles,

Des oiseaux bleus couleur du temps ;

Des ailes d'or sur les étangs,

Dans le ciel des ailes, des ailes.

Je ne sais où : je vois, j'entends.

Voici venir la très aimée

Et sa cheville parfumée

Foule des tapis éclatants ;

Sa robe candide est lamée

De l'or du paradis natal ;

Des feux de myrrhe et de çantal

L'entourent de blonde fumée.

Plus rien, plus rien ! le deuil brutal,

Le silence et l'ombre. Serait-ce

Que la perfide enchanteresse

A forgé ce mur de métal

Et clos dans la nuit vengeresse,

Sans ailes d'or et sans hautbois,

Les mots doux comme une caresse,

Et les colombes, sœurs des voix ?

Ni tes fiertés, ni tes paresses

Ni l'espoir menteur des caresses,

Ni ta chair de vierge, j'aimais

La splendeur de ma propre idée,

O maîtresse non possédée

Qui ne me trahiras jamais

Je garde en mon âme hautaine

Le rêve frais de la fontaine

Et des nénufars ingénus ;

Je laisse aux lèvres sans extase

L'eau noire et, grouillant dans la vase,

Tous les reptiles inconnus,

Loin de l'hivernale vallée

L'aile des fleurs s'est envolée

Et le murmure des nids verts

Cherche, avec le vol des pétales,

Dans les aubes orientales

L'éternel printemps de mes vers.

C'est l'heure que j'ensevelisse

La blancheur du dernier calice

Avec les souvenirs défunts :

O nuptiale Galatée,

Rends-moi la corolle empruntée,

Rends-moi le songe des parfums,

Pour que je tisse avec mes strophes

Un linceul de riches étoffes

Embaumé de myrrhe et de nard

Et que je jette sur mon rêve

De jeunesse et de gloire brève

La pourpre antique de Schinnar.

Pour moi seul tes cheveux de saule

Se déroulent sur ton épaule

Comme les feuilles dans le vent,

Et, tel que sur la neige vierge

Frémit un frisson d'or mouvant,

De l'aube de ta chair émerge

Une fleur de soleil levant.

Car seul je connais les paroles,

Sœurs des feuilles et des corolles,

Qui puissent dire ta beauté ;

Je sais les phrases rituelles

Par qui, dans le bois enchanté,

L'ombre des amantes cruelles

Revive pour l'éternité.

Rires et larmes infinies !

Si je chantais tes litanies

Et le miel de tes seins rosés

Je ferais voler dans les brises,

Au delà des jours épuisés,

L'abeille des lèvres éprises

Vers la ruche de tes baisers.

Mais je tais avec jalousie

Les chers mots dont je m'extasie :

Les hommes passent et s'en vont ;

Le bruit des foules abhorrées

Roule et le miel divin se fond

En perles de gouttes dorées

Dans l'urne de mon cœur profond.

Ta voix, ta même voix de colombe blessée

Sonne plaintivement dans ta gorge lassée.

J'entends encor l'écho des paroles d'antan

Lorsque les mots ailés s'envolent en chantant.

Mais je ne comprends plus les syllabes ; j'oublie

Ce qui fait leur langueur et leur mélancolie.

Je crois t'ouïr parler un langage inconnu

Sur des airs dont mon cœur s'est en vain souvenu,

Et je perçois parmi la musique rhythmée

La voix d'une étrangère ou d'une morte aimée.

Reine du magique palais,

En ce jeu cruel que tu joues,

Comme tes sœurs, tu te complais

Aux larmes roulant sur nos joues.

Quand tu presses le vin des cœurs

L'étoile de tes yeux rutile,

L'étoile de tes yeux vainqueurs

Rit de la lâcheté virile.

Tandis que, dans la paix du soir,

Les désirs—tels de mauvais anges—

Portent aux meules du pressoir

Les grappes des rouges vendanges.

Soit ! en tes rêves assassins

Grise-toi des pourpres foulées

Et noue au-dessous de tes seins

Des peaux fauves et tavelées.

Sois la bacchante que les dieux

Lâchent sur la terre ; promène

L'orgueil de tes flancs radieux

Au milieu de la vigne humaine.

Va ! que les héros asservis

Et les poètes que tu crées

Se courbent hurlants et ravis

Devant tes colères sacrées :

Tes triomphes sont imparfaits,

Ta gloire sanglante est un leurre ;

Tu n'as pas su que je t'aimais

Et tu ne sais pas que je pleure.

Les moires vertes des feuillées

Attendent le Prince Charmant

Et sous les gemmes de rosée

L'aubépine est une épousée

D'où s'exhale amoureusement

L'âcre parfum des fleurs mouillées.

Des lèvres que nul ne connaît

Ont bu les gemmes disparues :

Pourquoi le Prince viendrait-il,

O forêt ? le parfum subtil

Meurt dans les poussières accrues

Sur l'aubépine et le genêt.

La plainte lente des ramures

Geint sinistrement et déjà

Les nains méchants des avenues

Font saigner sur les branches nues

Que leur caprice ravagea

La chair automnale des mûres.

Plus claires dans le sombre azur des nuits sans lune

Les étoiles doraient les ajoncs et la dune,

Mais je n'ai pas souci de leur ruissellement

Et dans mes yeux fleuris de visions plus belles,

Baignant les cieux futurs de leurs splendeurs nouvelles,

Les astres à venir montent éperdument.

Tu glissais à pas lents dans les ajoncs stellaires

Et sourde à la rumeur humaine des colères

Tu regardais surgir les astres apaisés ;

Mais dans mon cœur fleuri de voluptés plus calmes,

J'évoque au chant lointain des sources et des palmes

Les vierges à venir et les futurs baisers.

La fleur énorme de la mer

Éclose avec l'aurore sainte

Renaissait dans le gouffre amer

De tes prunelles d'hyacinthe.

Dans tes cheveux d'or j'adorais,

Sous l'or caduc de leur couronne,

Les impériales forêts

Et leur laticlave d'automne.

Les peupliers glauques et blancs

Et la mollesse des prairies

Revivaient dans les gestes lents

De tes mains douces et fleuries.

Mais aujourd'hui que tu n'es plus

La prêtresse et l'évocatrice,

Il faut les bois et les reflux

Pour que ta grâce refleurisse

Et les colchiques du matin

Ressuscitent dans ma pensée

Ta pâleur morne de satin,

O mensongère Fiancée.

Tout à l'heure, un essaim de mauves s'envolait,

Majestueux, au ras des vagues aurorales :

Les oiseaux fendaient l'air de leurs ailes égales

Et nageaient dans l'azur vers l'horizon de lait.

Ils allaient : le soleil semait sur les prairies

Marines des fleurs d'or et de chrysobéril

Et l'on eût cru là-bas des papillons d'avril

Sur un champ constellé de rares pierreries.

Ils allaient : maintenant que dans le clair matin

La blancheur de leur vol splendide s'est fondue,

Je cherche obstinément au fond de l'étendue

Le souvenir neigeux de leur essor lointain.

Nul des flocons perdus dans les brumes d'opale

N'argente plus la plaine immobile des flots

Et la seule clameur des antiques sanglots

Monte plus tristement vers le lac du ciel pâle.

O Chère, ô pâle ciel d'amour qui te mirais

Dans la mer somptueuse et calme de mes rêves

Quels abîmes d'azur et d'Océans sans grèves

Ont englouti le vol de mes désirs secrets ?

Je ne sais : le regard a lassé ma prunelle,

La solitude morne emplit mon cœur, j'entends

Dans le double infini de l'espace et du temps

Monter le râle amer de l'angoisse éternelle.

Je ne veux pas courber la tête sous tes pas

Ni baisser devant toi mes yeux ; je ne suis pas

Un mendiant d'amour et d'aumônes charnelles

Et la honte des pleurs souillerait mes prunelles.

Mais dans la nuit semblable à mon cœur sombre et fier

J'irai dire mon mal aux vagues de la mer :

Elle me bercera la mer consolatrice

Avec des rhythmes lents et des chants de nourrice.

J'écouterai sa voix et je m'endormirai :

Comme un enfant, tandis qu'en un jardin sacré

Surgira, bleu de rêve et parfumé de menthe,

Le magique palais où tu seras clémente.