L'île fortunée

By Albert Samain

Written 1893-01-01 - 1893-01-01

Dites, la Bande Jolie,

J'ai l'âme en mélancolie,

Dites-moi, je vous supplie.

Où c'est.

Est-ce à Venise, à Florence ?

Est-ce au pays d'Espérance ?

Est-ce dans l'Île-de-France ?

Qui sait ?

Viens, tu verras des bergères,

Des marquises bocagères.

Des moutons blancs d'étagères,

Et puis

Des oiseaux et des oiselles,

Des Lindors et des Angèles,

Et des roses aux margelles

Des puits.

Viens, tu verras desLucindes,

Des Agnès, des Rosalindes,

Avec des perles des Indes,

Gardant

Sur l'index une perruche.

Le col serré dans la ruche.

Le grand éventail d'autruche

Pendant.

Les Iris et les Estelles

En chaperons de dentelles

Rêvent près des cascatelles

En pleurs,

Et fermant leurs grandes ailes

Les papillons épris d'elles

En deviennent infidèles

Aux fleurs.

Unis d'une double étreinte

Les Amants rôdent, sans crainte,

Aux détours du labyrinthe

Secret.

Sur le jardin diaphane

Un demi-silence plane,

Où toute rumeur profane

Mourrait.

C'est la Divine Journée,

Par le songe promenée

Sur l'herbe comme fanée

Un peu.

Avec des amours sans fraude.

Des yeux d'ambre et d'émeraude

Et de lents propos que brode

L'aveu.

Le soir tombe… L'heure douce

Qui s'éloigne sans secousse

Pose à peine sur la mousse

Ses pieds ;

Un jour indécis persiste.

Et le Crépuscule triste

Ouvre ses yeux d'améthyste

Mouillés.

Des cygnes voguent par troupes…

On goûte sur l'herbe en groupes ;

Le dessert choque les coupes

D'or fin.

Les assiettes sont de Sèvres ;

Et les madrigaux, si mièvres,

Caramélisent les lèvres

Sans fin.

L'après-midi qui renie

L'ivresse du jour bannie

Expire en une infinie

Langueur…

Le toit des chaumières fume.

Et dans le ciel qui s'embrume

L'argent des astres s'allume.

Songeur.

Les amants disent leurs flammes,

Les yeux fidèles des femmes

Sont si purs qu'on voit leurs âmes

Au fond ;

Et, deux à deux, angéliques.

Les Baisers mélancoliques.

Au bleu pays des reliques

S'en vont.

Au son des musiques lentes,

Les Amoureuses dolentes

Ralentissent, nonchalantes,

Le pas…

Du ciel flotte sur la terre ;

Et, dans le soir solitaire.

L'angélus tinte à Cythère,

Là-bas…