L’impatience

By Marceline Desbordes-Valmore

Written 1830-01-01 - 1830-01-01

Ne viens pas : non ! Punis ton injuste maîtresse :

Elle a maudit l’amour ; j’en suis tremblante encor ;

Elle a maudit ses pleurs, ses tourments, son ivresse,

Et sa révolte a pris l’essor.

Elle a dit : « J’ai perdu mes songes infidèles.

Le temps ne marche plus ; la douleur n’a point d’ailes ;

L’amour seul est rapide, ingrat, sans souvenir ;

Il devance, il dévore, il détruit l’avenir :

Je déteste l’amour. Je veux aimer la gloire :

Elle promet des biens ; je tâcherai d’y croire.

Qu’elle endorme mes maux, si je n’en peux guérir.

Quand on ne meurt pas toute, on craint moins de mourir. »

Puis, elle a dit : « La gloire est un cercle dans l’onde.

C’est l’écho de la vie ; il expire à son tour.

Eh ! que m’importera, dans une nuit profonde,

Ce vain écho d’un jour ?

Eh bien ! je hais la gloire et l’attente perdue,

Et l’amour, et l’image à mon cœur suspendue,

Je hais tout ! » Mais bientôt elle n’eut plus de voix

Que pour former ton nom, pour t’appeler cent fois ;

Elle cherchait en vain sa colère exhalée.

Oh ! la piquante abeille est moins vite envolée.

En vain l’écho trompé disait :« Je veux haïr. »

Triste, elle a murmuré : « Ciel, qu’il tarde à venir ! »

Ne viens pas ! Que la nuit, sans presser sa paupière,

Laisse battre son cœur dans la crainte et l’espoir.

Qu’une journée encor l’accable tout entière,

Sans la rendre à la vie, au bonheur de te voir !

Une journée… un siècle… auras-tu ce courage ?

Oui, l’homme est courageux. Tu dis qu’il est aimant ?

Prouve-le ! Tu le sais, l’amour est un orage.

Écris, d’un pur espoir rends-lui l’enchantement.

Écrire !… et le temps vole ; il emporte la vie,

Il s’enfuit escorté des heures et des jours.

Imite sa vitesse ; ô mon idole, accours ;

Qu’il m’emporte avec toi, c’est tout ce que j’envie !

Oh ! Dieu ! si tu venais !… Viens, je veux te parler ;

J’ai des secrets encor, j’en ai mille à t’apprendre ;

Et les tiens, tous les tiens, viens me les révéler,

Viens m’en flatter, viens me les rendre !

Je dirai : Te voilà ! Je dirai… Mon bonheur

Inventera des mots que ma tristesse ignore.

Ne crains pas que j’en trouve un seul pour la douleur ;

Mais ceux qui te plaisaient, je les sais tous encore.

Que de voix… que d’espoir ! Qui sont ceux que j’entends ?

Les voici… Devant eux je demeure glacée ;

Je ne les entends plus, je sens fuir ma pensée,

Et je n’ai pas vu ceux qui m’ont parlé longtemps.

Toi, tu ne viens jamais ! Qu’importe que je meure ?

Les minutes en vain volent autour de l’heure ;

Et l’heure, en les comptant, fait tomber sans retour

Les mois, les ans, la vie ! et sans toi, sans amour !