L’inondation de 1910

By Raoul Ponchon

Written 1920-01-01 - 1920-01-01

J’avais dans la banlieue

Mon toit officiel.

Se mirant en l’eau bleue,

Quand était bleu le ciel.

J’étais là, bien tranquille,

Lisant, ces jours derniers,

Les horreurs de la Ville

Que narraient ses « papiers » :

Plus d’amour, plus de joie !

Disaient tous ces journaux.

Paris semble être en proie

À des dieux infernaux.

La Seine de ses berges

Brisant les contreforts,

Emportait les concierges

Qui règnent sur ses bords.

Et ses ondes bourrues

Envahissaient aussi

Les boulevards, les rues,

De Montmartre à Bercy…

Si bien, qu’en cette crise,

Les habitants, surpris,

Se trouvaient à… Venise,

Se croyant à Paris.

Mais, ces feuilles publiques —

Pensais-je — leur métier

Est d’être hyperboliques,

De tout amplifier.

Au surplus, ce déluge

Ne m’intéresse pas,

Puisque j’ai mon refuge,

Ici, non point là-bas.

Que la Seine s’acharne

Et déborde ses quais…

Moi, qui suis sur la Marne,

Qu’est-ce que je risquais ?

On me disait : « Regarde ! »

Elle monte… tu sais… »

Je n’y prenais pas garde,

Imprudent que j’étais !

Car, cette Marne, fière

Du progrès de ses eaux,

Poursuivait sa carrière

Entre mille roseaux,

Active, opiniâtre…

Tant c’est, qu’un beau matin.

Par son onde jaunâtre

Mon seuil était atteint.

Cela devenait grave

Pour mes humbles lambris ;

Sans compter que ma cave,

Qu’est-ce qu’elle avait « pris » !

Bref, par une fenêtre,

Je dus fuir en bateau,

Avant que de connaître

Les méfaits de cette eau

Innombrable, effroyable.

Elle était trop ! D’autant,

Pour que je fuie au diable,

Qu’il ne m’en faut pas tant !