L'Inquiétude des Momies

By Armand Silvestre

Written 1870-01-01 - 1870-01-01

Plus haut que le vol des ibis

Et la pointe des granits roses,

Et les pyramides moroses,

Et le vieux temple d'Anubis,

Des âmes rêvent, endormies :

Les âmes d'hommes anciens

Qui furent les Égyptiens

Et ne sont plus que les momies.

— Elles rêvent, — et doucement,

Sur le sistre étoile des nues,

Modulent des chansons connues

Du peuple des morts seulement.

C'est une musique sans nom

Pareille à celle que l'argile

— Dès qu'aux cieux montait l'aube agile,

— Chantait aux lèvres de Memnon :

« Quand les jours seront révolus,

Revêtirons-nous la jeunesse ?

— Ils sont si lents qu'on ne sait plus

S'il est assuré qu'on renaisse.

« Vêtus comme des chrysalides

Et cachés au fond des tombeaux,

Sous leurs bandelettes solides

Nos corps restent fermes et beaux.

« Mais si le temps vient de l'oubli,

Pourrons-nous bien les reconnaître ?

— Pour être mieux enseveli,

En est-on plus sûr de renaître ?

« Sans doute les portes sacrées,

Les cent portes d'or de Memphis

Depuis longtemps sont demeurées

Ouvertes sur nos derniers fils,

« Et des reptiles sont venus

Qui, sous leurs armures squameuses,

Ont fait glisser leurs ventres nus

Tout le long de ses tours fameuses ;

« Des crocodiles faméliques

Qui, sur la pierre las d'errer,

Auront englouti les reliques

Où nos souffles devaient rentrer !

« Faudra-t-il, pour reconquérir

Le terrestre habit de nos âmes,

A notre tour faisant mourir,

Fouiller des sépulcres infâmes ?

« Mieux vaut, loin du fleuve et des îles,

A travers les sables brûlés

Fuir et, pour suprêmes asiles,

Chercher des corps inviolés ;

« Et, dans les mêmes nœuds charnels

S'il nous faut, deux à deux, descendre,

Unir deux souffles fraternels

Pour échauffer la même cendre.

« Car des voluptés réveillées

Les saints pouvoirs se doubleront

Quand deux âmes appareillées

Dans un même corps s'aimeront.

« Pour nous le réveil peut venir :

Prêts aux divines fantaisies,

Au doux pays du souvenir

Nos sœurs par nous seront choisies,

« Pour qu'il se fasse vérité

Le rêve qu'on rêvait ensemble

De deux chairs qu'un baiser rassemble

Et confond pour l'éternité !

« Quand les temps seront révolus,

Revêtirons-nous la jeunesse ?

— Ils sont si lents qu'on ne sait plus

S'il est assuré qu'on renaisse. »