L'inquiétude

By Charles Millevoye

Written 1801-01-01 - 1815-01-01

Sais-tu pourquoi cet inquiet tourment

De mon bonheur empoisonne l'ivresse ?

Sais-tu pourquoi dans le plus doux moment

Mon œil distrait se voile de tristesse ?

Pourquoi souvent à ta main qui la presse

Ma froide main répond négligemment ?

Le sais-tu ? Non. Connais donc ma faiblesse.

Mis, tu le peux, de mes travers nouveaux ;

Je suis jaloux, et jaloux sans rivaux !

Quand le présent m'enivre de délices,

Dans le passé je cherche des supplices.

Ton cœur, réponds sans nul déguisement, *

N'a-t-il battu que pour moi seulement ?

Durant les nuits, à l'heure où tout sommeille,

Jamais, dis-moi, les traits d'un autre amant

N'ont-ils troublé tes songes ni la veille ?

Le regard fixe et le sein oppressé,

Te rappelant une image trop chère,

N'as-tu jamais, le soir, près de ta mère,

Laissé tomber le travail commencé ?

Tu me dis j'aime, et d'une voix si tendre !

Ce mot charmant, pour moi seul l'as-tu dit ?

Que sais-je ? Un autre avant moi l'entendit

Peut-être !… Eh bien ! je ne puis plus l'entendre

Pardonne, hélas ! dans mon trouble fatal,

Je te parais injuste, ingrat ; mais j'aime !

Ah ! songe bien que pour l'amour extrême

Un souvenir est encore un rival.