L'invasion
Written 1870-01-01 - 1870-01-01
Quel spectacle, ô douleur ! c'est partout des décombres,
Partout des toits fumants et des visages sombres !
C'est un champ de carnage où des membres épars,
Où des corps mutilés attristent mes regards !
Quelle guerre, ô mon Dieu ! quelle guerre cruelle ;
Des blessés, des mourants le sang à flots ruisselle
Oui, c'est l'invasion dans toute sa fureur ;
Mon âme en est glacée ; elle frémit d'horreur !
Voyez ! voyez ! partout c'est un torrent qui passe.
Devant lui le vaincu jamais ne trouve grâce.
Tout plie et tout s'enfuit devant ses escadrons
Qui volent en vainqueurs aux accents des clairons.
A l'heure où tout s'endort, où la cité sommeille,
Voici le sombre uhlan qui se cache et qui veille ;
C'est qu'il flaire là-bas quelque riche butin
Qu'il voudrait sans tarder enlever le matin.
Partout l'invasion et sa triste cohorte,
Qui va de ville en ville et puis de porte en porte.
Cet ennemi cruel rien ne peut l'arrêter,
Il confisque, il saisit ; il n'a qu'à décréter !
Rien ne peut l'arrêter, ni les monts, ni les fleuves ;
Partout il est vainqueur, partout il fait des veuves.
Sans tambour, sans fanfare, il se glisse sans bruit,
Comme un loup ravisseur au milieu de la nuit.
En vain devant ses pas le haut rempart se dresse,
Il prendra le rempart avec la forteresse.
A Metz, Sédan, Dijon, Verdun, Toul et Strasbourg
Commande un général, héros de Brandebourg !
Une hydre monstrueuse en ses plis vous enlace,
Et vous brise, et vous broie et l'on trouve à sa place
Votre sang, ô Français, quel que soit votre effort,
Votre dernier combat pour éviter la mort !
Cette hydre, c'est la guerre impie et sacrilège,
La dévastation et son hideux cortège,
C'est la famine, hélas ! et le bombardement
De vos belles cités, l'angoisse et le tourment !
O France, ô grand pays à l'âme valeureuse,
Tu me sembles plus belle aujourd'hui malheureuse.
Tu renaîtras plus forte, après tous tes revers,
Et plus libre surtout : ils sont tombés tes fers !