L'Invisible Présence

By Henri Régnier

Written 1897-01-01 - 1897-01-01

Le temps furtif vient, tourne et rôde

Invisible autour de nos vies

Et l’on entend glisser sa robe

Sur le sable et sur les orties.

Il nous signale sa présence

Minutieuse et souveraine

Par un taret dans la crédence,

Par une moire en la fontaine,

Un craquement, une fêlure.

Rouille qui mord, bloc qui s’effrite,

Doigt qui laisse à la place mûre

L’empreinte où le fruit pourrit vite ;

Il ne lui faut pour qu’on l’entende

Passer au fond de nos pensées

Ni la pendule où se distendent

Les aiguilles désenlacées,

Ni l’inflexible voix de bronzeNi l’inflexible voix de bronze

Du campanile ou des horloges,Du campanile ou des horloges,

Ni l’heure qui sonne dans l’ombre,Ni l’heure qui sonne dans l’ombre,

Ni l’angélus qui sonne à l’aube ;Ni l’angélus qui sonne à l’aube ;

Jamais il n’est plus dans nos vies

Qu’imperceptible et taciturne,

Quand il effeuille en l’eau pâlie

Les pétales du clair de lune.