Litanies du cruel amour

By Henriette Hervé

Written 1925-01-01 - 1925-01-01

Amour

Trop lourd !

Détresse

Qui blesse

Un cœur

En fleur !

Souffrance

Dont tous

Les coups

De lance

Seront

profonds !

Angoisse

Qui froisse

Le soir,

L'espoir

Aux‒ ailes

Trop frêles !

Tourment

Vraiment

Sans trêve

Qui suit

Le rêve

La nuit !

Torture

Trop dure

Qui tient

Sans fin

Et broie

Sa proie !

Amour ! mal

Qui déchire !

O martyre

Matinal

Où renaissent

Les tendresses !

Je reçois

Dans l'effroi,

Sur la cible

De mon front

Ton horrible

Question

Quand chaque heure

Qui m'effleure

Tu la prends

Tout vibrant

Et l'égouttes

Goutte à goutte

De tes doigts

Toujours froids

Qui resserrent

Leur charnière

En pressant

Jusqu'au sang

Ah ! supplice

Journalier !

Sans pitié

Tu revisses

Sur mes os

Ton étau !

Amour ! Blessure

Qui semble un fard,

Et qui plus tard

Vous défigure !

J'ai tes sillons

Marqués profonds !

J'ai ta morsure

En pleine chair !

Mon flanc ouvert

Par ta denture,

Envenimé

N'a pu fermer !

Tiens ! Vois ta plaie

Qui sans recours

Saigne toujours

Quoi que j'essaie

Pour la guérir

De ton désir !

Amour ! Escarre

Toujours à vif,

Qui sans motif

Étend sa tare

Jusqu'aux tissus

Moins corrompus

Et gagne et ronge

Et se prolonge

Jusques au cœur !

Amour ! constate

La profondeur

De tes stigmates !

Amour ! Soif infinie

Soif à qui l'on dénie

La goutte de nectar

Qui seule désaltère,

Toute l'eau des puisards

Ne peut te satisfaire !

Amour ! Mortel besoin

De repos ! Insomnie

Où l'esprit s'ingénie

A chercher le refrain

Qui seul endort et berce

Et trouve un nom adverse !

Amour ! Manque atroce et vital

Où le corps fait tellement mal

Qu'il semble vraiment qu'on l'ampute

Et qu'il soit bancal ou manchot,

Mais ce n'est, à chaque minute

Que le cœur lui-même qui faut !

Amour ! Indigence complète,

Où l'on ne peut pas plus donner

Que recevoir, car la requête

N'obtient qu'un refus obstiné,

Et la plus magnifique aumône

Ne doit s'imposer à personne !

Amour ! Dégoût si véhément

De tout ce qui n'est pas toi-même,

Que le moine le plus abstème

Commet plus d'excès infamants

Qu'un cœur soumis à ton empire

Et que rien, désormais, n'attire !

Ils ont tout envahi !

Ils se sont rendus maîtres

De mes sens, et pénètrent

L'instinct qui les trahit !

Amour ! Je te retrouve

Dans chaque émoi qui couve

Et dans tous mes besoins !

Leur force inconsciente

Grandit par ton levain,

Ta force, à toi, s'augmente

De l'apport qu'ils te font.

Et mon âme se rompt !

Amour ! Faim térébrante

Que pourrait assouvir

Peut-être, un souvenir.

Mais que rien ne sustente

Lorsque manque en tous temps

Le seul pain suffisant !

Amour ! Ennui dévastateur

Tout ensemble actif mais inerte

Resté sensible à toute perte

Mais indifférent aux bonheurs,

Toujours engourdi par ta chute

Mais toujours bandé pour la lutte !

Amour ! Pauvre amour harassé !

Fatigue sans fond et sans -bornes,

Où tes yeux eux-mêmes sont mornes

De n'avoir pu, dans le passé,

Rien communiquer de leur flamme !

Amour !Lassitude de l'âme !

Amour ! Fièvre d'abord sans grand danger,

Dont toute l'ardeur s'apaise et se calme

Au contact mouvant de deux fraîches palmes

Autour de mon front ! Délire léger

Qui trouble l'esprit et fait qu'on oublie

Le monde et sa loi ! Sublime folie

Qui du sacrifice a fait le bonheur !

Transport sans égal, où le trait qui blesse

Est aussi celui qui comble le cœur !

Contrainte subite et brusque faiblesse

Lorsque la réponse et la question

N'ont pas jailli de la même façon,

Hantise qui fait répéter un nom

Jusqu'à n'en plus reconnaître le son !

Qui fait regarder la foule au passage

Et scruter un à un chaque visage

Dans l'espoir, toujours vain, de retrouver

Les traits que, dans l'âme, on porte gravés !

Vertige atroce un jour que la pensée

En plein avenir s'étant élancée

En a brusquement mesuré l'horreur !

Démence qui surgit et qui fascine

Et qui semblé creuser dans la poitrine

Un gouffre où tombe, comme un plomb, le cœur !

Amour cruel enfin !… Tu surprends et tu troubles,

Tu charmes, tu séduis, tu conquiers, tu soumets,

Mais lorsque ton esclave est à toi pour jamais

Quand tu te sens bien sûr que ta force redouble,

Tu maltraites et tu trahis comme à plaisir !

Alors ! pour me soustraire à toi et pour te fuir

Pour tenter de reprendre un cœur que tu tortures,

Où m'as-tu conduite, Amour ! Où t'ai-je mené,

Et que n'ai-je donc pas fait pour t'abandonner,

Lorsque, de l'aube au soir et dans la nuit obscure,

Par tous les temps, nous dévalions sur les chemins,

Mais sans pouvoir, hélas ! nous déprendre les mains !

…On nous a vus, de grand matin, parmi la brume,

Quand les derniers labours finissent dans les champs

Et, qu'au long du versoir, la terre ouverte fume ;

Quand les bœufs accouplés font tenir en suspens

Le souffle chaud de leurs naseaux dans l'air tranquille

Tandis qu'à l'horizon des semeurs se profilent…

Et que l'on aperçoit enfin l'abîme

Entre deux corps un instant réunis !

Égarement des sens que rien n'exprime,

Puisqu'ils ont crû posséder l'infini,

Alors que pour une heure trop briève,

Ils n'ont vraiment tenu qu'un peu de rêve

De ce calme tableau j'emplissais mes regards,

Je saturais mes sens de la paix de l'automne ;

Je croyais m'engourdir dans l'aube qui frissonne

En cherchant à te perdre au milieu du brouillard ;

Et, sans vouloir, rêver au goût de tes caresses,

J'espérais t'oublier !… Mais je souffrais sans cesse,

Car toi, Bouvier sauvage, Amour ! ton aiguillon

Venait toujours piquer ta victime dolente

Et, pour tracer plus droit ton douloureux sillon,

A travers ton domaine, où passait l'épouvante,

Tu guidais en plein cœur ton implacable soc

Et tu fendais l'humus friable sans un choc !

…On nous a vus aussi, l'un entraîné par l'autre,

Dans les vergers féconds où les fruits encor verts

Faisaient, au grand soleil, gonfler leur dure chair,

Aux jours où mûrissaient les seigles et l'épeautre !

Assise alors au pied d'un arbre, et la clarté

Jetant sur mes genoux l'ivresse de l'été,

espérais un instant, qu'ayant perdu ma trace,

Tu t'éloignais, et que peut-être à l'avenir

Tu permettrais à mon destin de refleurir !

Mais, brusquement, tu revenais, et, sur ta face,

Resplendissait l'ardeur empruntée au soleil,

Car tu lui dérobais ses flèches de vermeil !

Tu ne m'avais quittée un peu que pour les prendre,

Amour ! impitoyable Archer ! et mon cœur tendre,

Qui s'était enivré de la douce chaleur

Sous un arbre chargé de promesses, mon cœur,

Par son émotion, te donnait plus de force

Et tes sagettes le clouaient contre l'écorce !

Par les nuits d'équinoxe on nous a vus souvent

Lancés comme au galop sous les fouets du vent !

Mais lorsque la nature entière était la proie

De la tempête et du tumulte et du tourment,

Quand la lune, au ciel noir, chevauchait follement

Tous ses étalons pommelés, comme une joie,

Étrange et folle me prenait ! N'allais-je pas

A force de bondir, désarçonner mon maître,

Et, libre et sans pensée, au vent qui me pénètre,

Impondérable, m'envoler, bien loin de là !…

Mais un courlis, perdu dans l'ombre de la plaine,

Jetait à la rafale un rappel de ma peine…

Tu l'entendais, Amour, farouche Cavalier' !

Et d'un coup d'éperon sur mon cœur trop rapide,

Tu me forçais encore au rythme coutumier !

Il suffisait, ce pauvre cri, pour que ta bride,

A mon cou resserrée, arrête mon élan,

Et que la nuit ne tienne plus que du néant !

Tu m'as traquée, Amour, ô Chasseur sanguinaire !

A travers les halliers, au milieu des gaulis

Renaissants, dans la paix vernale des clairières,

Aux mois où jamais plus ne sonne un hallali !

Que te faisaient, à toi, la branche ébourgeonnée

Et le frisson sur l'allégresse des journées !

Tu n'avais qu'un seul but : m'atteindre et me meurtrir

Tu prenais la saison où mon âme troublée,

Plus qu'à d'autres moments, subissait ton désir,

Et tu la forlançais à travers les vallées

Et jusqu'au fond des bois, où l'aubépine en fleur

Me déchirait moins à l'épine qu'à l'odeur !

Mon pied glissait sur les corolles de jacinthes,

Et d'avoir vu deux loriots couver leur nid,

Par leur obscur instinct étroitement unis,

Je défaillais !… Ainsi, sans écouter ma plainte,

Sans te laisser fléchir par les pleurs de mes yeux,

Tu m'enfonçais au cœur ta dague et ton épieu !

Amour ! Amour ! Te fuir est vain ! Tu m'as choisie,

Et je suis ta victime, et j'endure ta loi,

Et je dois confesser la redoutable foi

Dont hélas ! c'est le dieu qui fait apostasie !

Il me faut te subir et t'implorer, Amour !

Qui m'accables et m'abandonnes tour à tour

C'est toi qui fais ma vie à la fois morne

Et trop pleine d'émoi, car seul tu peux

Reculer jusqu'à l'infini les bornes

De notre souffrance, Amour fluctueux

Qui tantôt remplis à l'excès mon être

Et tantôt me fuis jusqu'à disparaître !

Amour qui parfois fais craquer mon cœur

Comme sous un U f lux intérieur

Dilatant d'un coup ses parois rigides,

Et qui parfois aussi le fais trop gourd

Pour pouvoir battre, et le rends vide, vide

Comme le sépulcre au troisième jour !

Amour tout à la fois néant et vie !

Donnant, certains jours, à l'âme un surcroît

Vital, qui la jette en plein désarroi ;

Lui retirant, d'autres jours, toute envie,

Toute ferveur, tout désir, tout essor,

Et lui faisant déjà goûter la mort !

… Amour ! hypogée où les niches creuses

N'ont pas, reçu de funèbre dépôt,

Mais où veille pourtant une pleureuse

Dont les yeux brûlés de larmes, sont clos !

Sombre tombe où nul n'a voulu descendre !

Urne lourde où ne pèse aucune cendre !

Sépulture vide au nom mal connu !

Mausolée inutile où ne repose

Aucun souvenir couronné de roses !

Sarcophage qui n'a jamais tenu

De corps embaumé ! Amour ! nécropole

Où ne vient errer qu'une femme folle !

Amour funèbre ! Amour mortel !

Qui fais de moi pis qu'un cadavre,

Quand mon cœur, sourd à tout appel,

Vivant, se nécrose et se navre,

Et n'a plus la force d'avoir

Même un sursaut de désespoir !

Puis, brusque Amour qui surabondes,

Affolant ce cœur trop étroit,

Et fais, en moins d'une seconde,

Fléchir_ tout mon corps sous son poids !

Amour, dont l'accablante grâce

Reste sans vertus efficaces !

Amour, tabernacle où revient

Palpiter, non pas la colombe,

Mais un vautour à bec d'airain !

Châsse d'or où tressaillent les lombes

D'un pauvre saint martyrisé

Par l'ardent désir du baiser !

Reliquaire où se liquéfient

Des pleurs trop longtemps contenus !

Autel désert qui jamais n'eût

L'oblation qui vivifie

Mais où le feu du ciel descend

Hostie où reparaît le sang !

Calice à nouveau plein de lie !

Amour qui me reviens d'un bond

A l'heure où je crois que j'oublie,

Et qui jusqu'à réplétion

Gorges mon cœur, m'étreins, m'écrases

Pour m'imposer ton hypostase !

…Et deux esclaves nus,

L'un à l'autre inconnus,

Vont, dans ton ergastule,

Combattre sans scrupules

Et, de leur front, heurter

L'espace limité !

Amour ! O latomie

Regorgeant d'infamie !

Tes murs de dur granit

Montent jusqu'au zénith,

Enfermant, innombrables,

Innocents et coupables,

Tandis que, sans pitié,

Les privilégiés

Dont le cœur fut de glace

Écoutent quand ils passent

Retentir les échos

Du bruit de nos sanglots !

Galère aux noires voiles

Où des forçats pâlis,

Sous un ciel sans étoiles,

Vers des terres d'oubli,

En fouettant les écumes

S'efforcent dans la brume,

Sans que le geste prompt

De leurs courts avirons

Réalise leur rêve !

Car pour ces condamnés,

Par couples enchaînés,

La mer n'a plus de grèves !

Amour ! cachot

Étroit et chaud

Qui pourtant semble,

Au corps qui tremble

Un froid désert

Où l'on se perd !

Amour ! cellule

Aux murs unis,

Où s'accumule

Tant d'infini

Que mon haleine

S'exhale à peine !

Amour ! Prison

Et bagne et geôle

Dont les cloisons

Partout me frôlent

En restreignant

Mes cris poignants !

Chambres ardentes

Dont les parois

Sans une fente

Au feu sournois

Sur moi se joignent

Comme des poignes

Strict in-pace

Dont le silence

Se fait intense

Au cœur blessé

Pour mieux réduire

Tous ses délires !

Plombs cuisants

Où mon sang

Plein des fièvres

Du péché,

Sur mes lèvres

Est séché !

Oubliettes

Où halète

Et gémit

Insoumis

Mon sort triste

Qui persiste

Par l'espoir

De ravoir

Ton étreinte

D'autrefois

Et ta foi

Non éteinte !

Rouge enfer

Où ma chair

Flambe et brûle

Puisque nulle

Eau, jamais,..

N'y transmet

Son dictame

De fraîcheur !

Limbe où pâme

Et se meurt

Sans blasphème

L'amour même !

Amour !

Séjour

Si sombre

Qu'à l'ombre

Tarit

Sans cri

La sève

Du rêve !

Tu sais,

A l'âme

En flamme,

Par ces

Funèbres

Ténèbres

Ravir

L'ultime

Soupir

Qu'anime

Encor

L'essor

Des phrases

D'un jour

Trop court

D'extase

Amour

Fais grâce l

Secours

Ou glace

Mon cœur

En pleurs !