Litanies du cruel amour
Written 1925-01-01 - 1925-01-01
Amour
Trop lourd !
Détresse
Qui blesse
Un cœur
En fleur !
Souffrance
Dont tous
Les coups
De lance
Seront
profonds !
Angoisse
Qui froisse
Le soir,
L'espoir
Aux‒ ailes
Trop frêles !
Tourment
Vraiment
Sans trêve
Qui suit
Le rêve
La nuit !
Torture
Trop dure
Qui tient
Sans fin
Et broie
Sa proie !
Amour ! mal
Qui déchire !
O martyre
Matinal
Où renaissent
Les tendresses !
Je reçois
Dans l'effroi,
Sur la cible
De mon front
Ton horrible
Question
Quand chaque heure
Qui m'effleure
Tu la prends
Tout vibrant
Et l'égouttes
Goutte à goutte
De tes doigts
Toujours froids
Qui resserrent
Leur charnière
En pressant
Jusqu'au sang
Ah ! supplice
Journalier !
Sans pitié
Tu revisses
Sur mes os
Ton étau !
Amour ! Blessure
Qui semble un fard,
Et qui plus tard
Vous défigure !
J'ai tes sillons
Marqués profonds !
J'ai ta morsure
En pleine chair !
Mon flanc ouvert
Par ta denture,
Envenimé
N'a pu fermer !
Tiens ! Vois ta plaie
Qui sans recours
Saigne toujours
Quoi que j'essaie
Pour la guérir
De ton désir !
Amour ! Escarre
Toujours à vif,
Qui sans motif
Étend sa tare
Jusqu'aux tissus
Moins corrompus
Et gagne et ronge
Et se prolonge
Jusques au cœur !
Amour ! constate
La profondeur
De tes stigmates !
Amour ! Soif infinie
Soif à qui l'on dénie
La goutte de nectar
Qui seule désaltère,
Toute l'eau des puisards
Ne peut te satisfaire !
Amour ! Mortel besoin
De repos ! Insomnie
Où l'esprit s'ingénie
A chercher le refrain
Qui seul endort et berce
Et trouve un nom adverse !
Amour ! Manque atroce et vital
Où le corps fait tellement mal
Qu'il semble vraiment qu'on l'ampute
Et qu'il soit bancal ou manchot,
Mais ce n'est, à chaque minute
Que le cœur lui-même qui faut !
Amour ! Indigence complète,
Où l'on ne peut pas plus donner
Que recevoir, car la requête
N'obtient qu'un refus obstiné,
Et la plus magnifique aumône
Ne doit s'imposer à personne !
Amour ! Dégoût si véhément
De tout ce qui n'est pas toi-même,
Que le moine le plus abstème
Commet plus d'excès infamants
Qu'un cœur soumis à ton empire
Et que rien, désormais, n'attire !
Ils ont tout envahi !
Ils se sont rendus maîtres
De mes sens, et pénètrent
L'instinct qui les trahit !
Amour ! Je te retrouve
Dans chaque émoi qui couve
Et dans tous mes besoins !
Leur force inconsciente
Grandit par ton levain,
Ta force, à toi, s'augmente
De l'apport qu'ils te font.
Et mon âme se rompt !
Amour ! Faim térébrante
Que pourrait assouvir
Peut-être, un souvenir.
Mais que rien ne sustente
Lorsque manque en tous temps
Le seul pain suffisant !
Amour ! Ennui dévastateur
Tout ensemble actif mais inerte
Resté sensible à toute perte
Mais indifférent aux bonheurs,
Toujours engourdi par ta chute
Mais toujours bandé pour la lutte !
Amour ! Pauvre amour harassé !
Fatigue sans fond et sans -bornes,
Où tes yeux eux-mêmes sont mornes
De n'avoir pu, dans le passé,
Rien communiquer de leur flamme !
Amour !Lassitude de l'âme !
Amour ! Fièvre d'abord sans grand danger,
Dont toute l'ardeur s'apaise et se calme
Au contact mouvant de deux fraîches palmes
Autour de mon front ! Délire léger
Qui trouble l'esprit et fait qu'on oublie
Le monde et sa loi ! Sublime folie
Qui du sacrifice a fait le bonheur !
Transport sans égal, où le trait qui blesse
Est aussi celui qui comble le cœur !
Contrainte subite et brusque faiblesse
Lorsque la réponse et la question
N'ont pas jailli de la même façon,
Hantise qui fait répéter un nom
Jusqu'à n'en plus reconnaître le son !
Qui fait regarder la foule au passage
Et scruter un à un chaque visage
Dans l'espoir, toujours vain, de retrouver
Les traits que, dans l'âme, on porte gravés !
Vertige atroce un jour que la pensée
En plein avenir s'étant élancée
En a brusquement mesuré l'horreur !
Démence qui surgit et qui fascine
Et qui semblé creuser dans la poitrine
Un gouffre où tombe, comme un plomb, le cœur !
Amour cruel enfin !… Tu surprends et tu troubles,
Tu charmes, tu séduis, tu conquiers, tu soumets,
Mais lorsque ton esclave est à toi pour jamais
Quand tu te sens bien sûr que ta force redouble,
Tu maltraites et tu trahis comme à plaisir !
Alors ! pour me soustraire à toi et pour te fuir
Pour tenter de reprendre un cœur que tu tortures,
Où m'as-tu conduite, Amour ! Où t'ai-je mené,
Et que n'ai-je donc pas fait pour t'abandonner,
Lorsque, de l'aube au soir et dans la nuit obscure,
Par tous les temps, nous dévalions sur les chemins,
Mais sans pouvoir, hélas ! nous déprendre les mains !
…On nous a vus, de grand matin, parmi la brume,
Quand les derniers labours finissent dans les champs
Et, qu'au long du versoir, la terre ouverte fume ;
Quand les bœufs accouplés font tenir en suspens
Le souffle chaud de leurs naseaux dans l'air tranquille
Tandis qu'à l'horizon des semeurs se profilent…
Et que l'on aperçoit enfin l'abîme
Entre deux corps un instant réunis !
Égarement des sens que rien n'exprime,
Puisqu'ils ont crû posséder l'infini,
Alors que pour une heure trop briève,
Ils n'ont vraiment tenu qu'un peu de rêve
De ce calme tableau j'emplissais mes regards,
Je saturais mes sens de la paix de l'automne ;
Je croyais m'engourdir dans l'aube qui frissonne
En cherchant à te perdre au milieu du brouillard ;
Et, sans vouloir, rêver au goût de tes caresses,
J'espérais t'oublier !… Mais je souffrais sans cesse,
Car toi, Bouvier sauvage, Amour ! ton aiguillon
Venait toujours piquer ta victime dolente
Et, pour tracer plus droit ton douloureux sillon,
A travers ton domaine, où passait l'épouvante,
Tu guidais en plein cœur ton implacable soc
Et tu fendais l'humus friable sans un choc !
…On nous a vus aussi, l'un entraîné par l'autre,
Dans les vergers féconds où les fruits encor verts
Faisaient, au grand soleil, gonfler leur dure chair,
Aux jours où mûrissaient les seigles et l'épeautre !
Assise alors au pied d'un arbre, et la clarté
Jetant sur mes genoux l'ivresse de l'été,
espérais un instant, qu'ayant perdu ma trace,
Tu t'éloignais, et que peut-être à l'avenir
Tu permettrais à mon destin de refleurir !
Mais, brusquement, tu revenais, et, sur ta face,
Resplendissait l'ardeur empruntée au soleil,
Car tu lui dérobais ses flèches de vermeil !
Tu ne m'avais quittée un peu que pour les prendre,
Amour ! impitoyable Archer ! et mon cœur tendre,
Qui s'était enivré de la douce chaleur
Sous un arbre chargé de promesses, mon cœur,
Par son émotion, te donnait plus de force
Et tes sagettes le clouaient contre l'écorce !
Par les nuits d'équinoxe on nous a vus souvent
Lancés comme au galop sous les fouets du vent !
Mais lorsque la nature entière était la proie
De la tempête et du tumulte et du tourment,
Quand la lune, au ciel noir, chevauchait follement
Tous ses étalons pommelés, comme une joie,
Étrange et folle me prenait ! N'allais-je pas
A force de bondir, désarçonner mon maître,
Et, libre et sans pensée, au vent qui me pénètre,
Impondérable, m'envoler, bien loin de là !…
Mais un courlis, perdu dans l'ombre de la plaine,
Jetait à la rafale un rappel de ma peine…
Tu l'entendais, Amour, farouche Cavalier' !
Et d'un coup d'éperon sur mon cœur trop rapide,
Tu me forçais encore au rythme coutumier !
Il suffisait, ce pauvre cri, pour que ta bride,
A mon cou resserrée, arrête mon élan,
Et que la nuit ne tienne plus que du néant !
Tu m'as traquée, Amour, ô Chasseur sanguinaire !
A travers les halliers, au milieu des gaulis
Renaissants, dans la paix vernale des clairières,
Aux mois où jamais plus ne sonne un hallali !
Que te faisaient, à toi, la branche ébourgeonnée
Et le frisson sur l'allégresse des journées !
Tu n'avais qu'un seul but : m'atteindre et me meurtrir
Tu prenais la saison où mon âme troublée,
Plus qu'à d'autres moments, subissait ton désir,
Et tu la forlançais à travers les vallées
Et jusqu'au fond des bois, où l'aubépine en fleur
Me déchirait moins à l'épine qu'à l'odeur !
Mon pied glissait sur les corolles de jacinthes,
Et d'avoir vu deux loriots couver leur nid,
Par leur obscur instinct étroitement unis,
Je défaillais !… Ainsi, sans écouter ma plainte,
Sans te laisser fléchir par les pleurs de mes yeux,
Tu m'enfonçais au cœur ta dague et ton épieu !
Amour ! Amour ! Te fuir est vain ! Tu m'as choisie,
Et je suis ta victime, et j'endure ta loi,
Et je dois confesser la redoutable foi
Dont hélas ! c'est le dieu qui fait apostasie !
Il me faut te subir et t'implorer, Amour !
Qui m'accables et m'abandonnes tour à tour
C'est toi qui fais ma vie à la fois morne
Et trop pleine d'émoi, car seul tu peux
Reculer jusqu'à l'infini les bornes
De notre souffrance, Amour fluctueux
Qui tantôt remplis à l'excès mon être
Et tantôt me fuis jusqu'à disparaître !
Amour qui parfois fais craquer mon cœur
Comme sous un U f lux intérieur
Dilatant d'un coup ses parois rigides,
Et qui parfois aussi le fais trop gourd
Pour pouvoir battre, et le rends vide, vide
Comme le sépulcre au troisième jour !
Amour tout à la fois néant et vie !
Donnant, certains jours, à l'âme un surcroît
Vital, qui la jette en plein désarroi ;
Lui retirant, d'autres jours, toute envie,
Toute ferveur, tout désir, tout essor,
Et lui faisant déjà goûter la mort !
… Amour ! hypogée où les niches creuses
N'ont pas, reçu de funèbre dépôt,
Mais où veille pourtant une pleureuse
Dont les yeux brûlés de larmes, sont clos !
Sombre tombe où nul n'a voulu descendre !
Urne lourde où ne pèse aucune cendre !
Sépulture vide au nom mal connu !
Mausolée inutile où ne repose
Aucun souvenir couronné de roses !
Sarcophage qui n'a jamais tenu
De corps embaumé ! Amour ! nécropole
Où ne vient errer qu'une femme folle !
Amour funèbre ! Amour mortel !
Qui fais de moi pis qu'un cadavre,
Quand mon cœur, sourd à tout appel,
Vivant, se nécrose et se navre,
Et n'a plus la force d'avoir
Même un sursaut de désespoir !
Puis, brusque Amour qui surabondes,
Affolant ce cœur trop étroit,
Et fais, en moins d'une seconde,
Fléchir_ tout mon corps sous son poids !
Amour, dont l'accablante grâce
Reste sans vertus efficaces !
Amour, tabernacle où revient
Palpiter, non pas la colombe,
Mais un vautour à bec d'airain !
Châsse d'or où tressaillent les lombes
D'un pauvre saint martyrisé
Par l'ardent désir du baiser !
Reliquaire où se liquéfient
Des pleurs trop longtemps contenus !
Autel désert qui jamais n'eût
L'oblation qui vivifie
Mais où le feu du ciel descend
Hostie où reparaît le sang !
Calice à nouveau plein de lie !
Amour qui me reviens d'un bond
A l'heure où je crois que j'oublie,
Et qui jusqu'à réplétion
Gorges mon cœur, m'étreins, m'écrases
Pour m'imposer ton hypostase !
…Et deux esclaves nus,
L'un à l'autre inconnus,
Vont, dans ton ergastule,
Combattre sans scrupules
Et, de leur front, heurter
L'espace limité !
Amour ! O latomie
Regorgeant d'infamie !
Tes murs de dur granit
Montent jusqu'au zénith,
Enfermant, innombrables,
Innocents et coupables,
Tandis que, sans pitié,
Les privilégiés
Dont le cœur fut de glace
Écoutent quand ils passent
Retentir les échos
Du bruit de nos sanglots !
Galère aux noires voiles
Où des forçats pâlis,
Sous un ciel sans étoiles,
Vers des terres d'oubli,
En fouettant les écumes
S'efforcent dans la brume,
Sans que le geste prompt
De leurs courts avirons
Réalise leur rêve !
Car pour ces condamnés,
Par couples enchaînés,
La mer n'a plus de grèves !
Amour ! cachot
Étroit et chaud
Qui pourtant semble,
Au corps qui tremble
Un froid désert
Où l'on se perd !
Amour ! cellule
Aux murs unis,
Où s'accumule
Tant d'infini
Que mon haleine
S'exhale à peine !
Amour ! Prison
Et bagne et geôle
Dont les cloisons
Partout me frôlent
En restreignant
Mes cris poignants !
Chambres ardentes
Dont les parois
Sans une fente
Au feu sournois
Sur moi se joignent
Comme des poignes
Strict in-pace
Dont le silence
Se fait intense
Au cœur blessé
Pour mieux réduire
Tous ses délires !
Plombs cuisants
Où mon sang
Plein des fièvres
Du péché,
Sur mes lèvres
Est séché !
Oubliettes
Où halète
Et gémit
Insoumis
Mon sort triste
Qui persiste
Par l'espoir
De ravoir
Ton étreinte
D'autrefois
Et ta foi
Non éteinte !
Rouge enfer
Où ma chair
Flambe et brûle
Puisque nulle
Eau, jamais,..
N'y transmet
Son dictame
De fraîcheur !
Limbe où pâme
Et se meurt
Sans blasphème
L'amour même !
Amour !
Séjour
Si sombre
Qu'à l'ombre
Tarit
Sans cri
La sève
Du rêve !
Tu sais,
A l'âme
En flamme,
Par ces
Funèbres
Ténèbres
Ravir
L'ultime
Soupir
Qu'anime
Encor
L'essor
Des phrases
D'un jour
Trop court
D'extase
Amour
Fais grâce l
Secours
Ou glace
Mon cœur
En pleurs !