L'Obstiné

By Henri Régnier

Written 1897-01-01 - 1897-01-01

Si le paon, la colombe, et si le cygne blanc

Ont volé loin de toi et fui tes mains tendues,

Regarde tournoyer les trois plumes perdues

Éparses de la queue ou du col ou du flanc.

Regarde, lentement, lourde qui fut ailée,

Descendre peu à peu dans le soleil jauni

La plume chatoyante et la plume ocellée

Et celle qui fut blanche et que rien n’a terni.

La première est tombée en l’herbe et se repose

Comme pour y mourir et s’endort, et, plus haut,

L’autre tremble longtemps accrochée à des roses,

Et la dernière glisse et flotte encor sur l’eau.

Ramasse le bouquet des trois plumes divines

Qui furent l’Orgueil rauque et l’Amour qui se plaint

Et celle aussi qui souffre aux pointes des épines

Et dont tu sais le nom éternel et divin.

Et va, puisque le paon, la colombe et le cygne

Ont fui ta main stérile et que le jour est mort,

Cueille au noir cep le sang de la mauvaise vigne

Et regarde dans l’ombre éclater les yeux d’or.

Puisque les beaux oiseaux ont fui ta main ouverte,

Crispe ton poing tordu et laisses-y, debout,

S’y poser, tour à tour, hérissé ou inerte,

Le sinistre corbeau ou le triste hibou.

Implante dans la terre et la mousse vorace

Tes talons obstinés qui ne bougeront plus,

Et que ta jambe prise à l’herbe qui l’enlace

Sente ramper les nœuds des lierres poilus ;

Et funèbre statue au seuil de la Nuit sombre.

Bouche muette aux pleurs et taciturne au cri,

Dresses-y pour jamais ton geste qu’a meurtri

Le bec de la ténèbre ou les griffes de l’ombre.