L'Océan

By Victor Hugo

Written 1883-01-01 - 1883-01-01

Ces bâtiments qui font voile

Suivent chacun leur étoile

Et leur dessein ;

Et l'eau bat toutes les proues,

Et l'air souffle à pleines joues

Sur cet essaim.

Ils se dispersent sur l'onde.

Ils vont ; ils jettent la sonde

Au flot félon ;

Ils ont leur carte et leurs règles ;

Ils vont où vont les quatre aigles

De l'aquilon.

— Je pars, dit le capitaine,

Pour Gibraltar, pour Athène,

Pour Tafilet.

— Nous partons, disent les mousses,

Pour Malte où les nuits sont douces

Comme le lait.

— Nous partons, dit le pilote,

Pour l'Inde où la jonque flotte,

Pour Tétuan,

Pour Chypre, île aux belles femmes…

— Et pour le pays des âmes,

Dit l'océan.

La création aveugle

Hurle, glapit, grince et beugle ;

Mais, sous sa main,

L'homme la dompte et la brise ;

La forêt grondante est prise

Au piège humain.

Le tigre au Jardin des plantes

Passe ses pattes tremblantes

Par les barreaux ;

Toute bête est terrassée

Par l'amour et la pensée,

Ces deux héros.

Tous deux ont le diadème.

Ces dompteurs que l'enfer même

jadis craignait,

Rois de tous les esclavages,

Tiennent les choses sauvages

Dans leur poignet.

Le fier taureau d'Asturies

Qui marchait dans sa furie

Sans dévier,

Lui plus noir que l'eau marine,

Un anneau dans la narine,

Suit un bouvier.

Ce grand monstre, la nature,

Qui vivait à l'aventure,

N'écoutant rien,

Ouvrant sur l'homme qui souffre

Toutes les gueules du gouffre,

N'est plus qu'un chien.

L'homme s'accroît et se hausse.

Nul ne sait ce qu'en sa fosse,

Loin du ciel bleu,

Voyant qu'il faut qu'il y dorme,

Le lion, forçat énorme,

Reproche à Dieu.

Persée étouffe Gorgone.

Marthe écrase la dragone

Aux yeux ardents.

Visconti, vêtu de cuivre,

D'un coup de poing à la guivre

Casse les dents.

Béhémot craint l'homme blême.

Le boa, n'ouvrant pas même

L'œil à demi,

N'est plus, lui serpent superbe,

Qu'un tronc d'arbre qui dans l'herbe

S'est endormi.

Le jaguar tourne en sa cage.

Le morse en un marécage

Croupit muré.

La chanson du pâtre attire

Hors des branches le satyre

Tout effaré.

Depuis Hercule et Thésée,

Teb à la lance aiguisée,

Bellérophon,

Icare qui nomme un golfe,

Hermès sur le sphinx, Astolphe

Sur le griffon,

Il n'est pas au monde un être

Qui ne reconnaisse un maître ;

Tout est dompté.

La conquête se consomme ;

L'ombre voit au front de l'homme

Une clarté.

Le lynx s'abat sur le ventre

Quand la ménade en son antre

Chante Paean ;

On prend l'aigle dans son aire…

— Où donc est mon belluaire ?

Dit l'océan.

Et l'océan fauve ajoute :

— Je ne suis pas une route.

Que me veut-on ?

Je te hais, flambeau sublime,

Que Colomb sur mon abîme

Passe à Fulton.

J'ai ma vague, Etna sa lave.

Etna n'est pas un esclave.

Ni moi non plus.

J'ai pour reine et pour captive

La sombre terre attentive

A mon reflux.

Je ne suis pas fait pour être,

Comme le sentier champêtre,

Plein de vivants ;

Je suis l'Onde en sa tanière,

Que prennent à la crinière

Les quatre vents !

Je suis le noir gouffre inculte ;

Je donne, en mon fier tumulte,

Où rien ne ment.

Pour maître aux flots sourds l'air libre,

Et pour base à l'équilibre

Le tremblement.

Rien n'arrête et ne dirige

Mon formidable quadrige,

Que les typhons

Traînent, et qui, de la Perse

Jusqu'aux Hébrides, disperse

Ses bruits profonds.

Je suis la vaste mêlée,

Reptile, étant l'onde, ailée,

Étant le vent ;

Force et fuite, haine et vie,

Houle immense, poursuivie

Et poursuivant.

Je suis, dans l'ombre étoilée,

La figure échevelée

De l'inconnu ;

Ma vague, qu'Éole augmente,

Est, quand il lui plaît, charmante

Comme un sein nu.

Je ne suis pas votre auberge,

Je suis la tempête vierge

Qui peut briser

Caps et rochers comme verre,

A qui parfois le tonnerre

Prend un baiser.

Je m'appelle solitude,

Je m'appelle inquiétude,

Et mon roulis

Couvre à jamais des navires,

Des voix, des chansons, des rires,

Ensevelis.

Je suis funeste et salubre.

Je suis le fileur lugubre

Des noirs vallons

Que l'orage sans fin mouille,

Et qui file à sa quenouille

Les aquilons.

Je suis, dans l'écume en poudre,

Le combattant de la foudre,

L'hydre titan.

Je suis sans forme et sans nombre.

Venez, les vents, l'horreur, l'ombre.

Homme, va-t'en.

Je suis souffle, éclair et lame.

Je prends volontiers leur âme

Aux curieux.

Je suis le triple Cerbère

Dont le regard réverbère

Dieu furieux.

J'ai plus de nuit que la tombe.

Léviathan dans ma trombe

N'est plus qu'un ver ;

Tout tremble sur mon épaule.

Je lie au poteau du pôle

Le spectre hiver.

Homme, la terre est ta mère.

Cherche ton bien éphémère

Dans ses douleurs ;

Broie, arrache, brûle, embrase.

Perce des chemins. Écrase

Ce tas de fleurs !

La plaine, quand on la ferre,

Obéit, et laisse faire

L'homme ennemi.

La terre est une imbécile ;

Et la montagne est docile

A la fourmi.

Les Alpes sont des géantes

Terribles, fauves, béantes,

L'orage au cou ;

L'homme rit des monts féroces,

Et, taupe, sous les colosses,

Il fait son trou.

Moi, je ne suis pas la rue.

J'ai pour roue et pour charrue

Le tourbillon ;

Je bondis, c'est ma manière ;

Je n'accepte pas l'ornière

Ni le sillon.

J'écume à flots sur ma grève,

Va-t'en. Ne viens pas, fils d'Ève,

Frêle rival,

Sauter sur mon dos farouche

Et mettre un mors à la bouche

De mon cheval.

Ma plaine est la grande plaine ;

Mon souffle est la grande haleine ;

Je suis terreur ;

J'ai tous les vents de la terre

Pour passants, et le mystère

Pour laboureur.

Le météore en ma houle

Tombe, la nuée y croule

En rugissant ;

L'écueil, écumant monarque,

A qui je donne la barque,

Me rend le sang.

L'aurore avec épouvante

Regarde mon eau vivante,

Mes rocs ouverts,

Mes colères, mes batailles,

Et les glissements d'écailles

Sous mes flots verts.

Vénus m'apporte son globe.

Je lui relève sa robe

Jusqu'au genou.

Le zéphyr des moissons blondes,

S'il se risque sur mes ondes,

Y devient fou.

Un jour l'orage des plaines

Vint chez moi sur mes baleines

Lancer ses traits ;

Mais j'ai, d'un seul cri de rage,

Chassé ce canard sauvage

Dans vos marais !

Quand il vit dans ma caverne

Se sauver l'hydre de Lerne,

Mon compagnon

Typhon dit : Cela nous souille,

Gardons-nous cette grenouille ?

Et j'ai dit Non !

Si je faisais une rose,

Moi, gouffre en qui toute chose

S'ébauche et vit,

Le soleil, flambeau fidèle,

Se lèverait auprès d'elle

Sans qu'on le vit.

Hommes, vous rêvez de croire

Que vous vaincrez mon eau noire,

Aux fiers bouillons,

Ma vague aux mille étincelles,

En pendant à des ficelles

Quelques haillons !

C'est donc là votre navire !

Une écorce qui chavire

Sous tout climat !

Cette épingle qui m'éraille,

C'est l'ancre, et ce brin de paille,

C'est le grand mât !

Ces quatre planches mal jointes

Se déchireront aux pointes

Du moindre écueil.

L'homme au front triste, aux mains blanches,

Ne sait clouer que les planches

De son cercueil.

Quoi ! je serais si candide !

Porter sur mon dos splendide

Votre wagon !

Dans mon azur sans limite,

Voir fumer votre marmite.

Moi le dragon !

Quoi ! lui chez moi ! l'homme ! Il entre !

Sachez que devant mon antre,

Qu'emplit la nuit,

Le sage lion s'arrête,

Et qu'en voyant ma tempête

L'aigle s'enfuit !

Votre présence m'outrage.

Dieu fit mon immense orage

Mystérieux

Et mes flots pleins de désastres,

Pour être vus par ses astres,

Non par vos yeux.

Homme, ta marche est peu droite ;

Ton commerce avide exploite

Les flots mouvants ;

L'âpre soif de l'or t'anime ;

Je donne pour rien l'abîme,

Toi, tu le vends.

Ne viens pas chez moi, te dis-je.

Ne mêle pas au prodige

Tes vils chemins.

Crains mes fureurs justicières !

Ah ! vous frémiriez, poussières,

Pâles humains,

Si vous entendiez les choses

Que nous tous, les vents moroses

Et les saisons,

L'air qui souffle et l'eau qui tremble,

Quand nous sommes seuls ensemble,

Nous nous disons !

Devant votre crépuscule

Mon sombre horizon recule ;

Vous m'insultez !

Genre humain, foule confuse,

L'ombre éternelle refuse

Vos nouveautés.

Elle refuse vos phares,

Vos boussoles, vos fanfares,

Vos noirs vaisseaux,

Et, quand passe votre flotte,

Indignée, elle sanglote

Au fond des eaux.

Allez-vous-en ! Je devine

Qu'on rêve une ère divine,

Fin des fléaux.

On court sur l'onde aplanie.

On m'emploie à l'harmonie,

Moi le chaos !

C'est la paix qui se prépare.

Je n'en veux point. Je sépare,

Je n'unis pas.

Je brise à coups de nageoires

Et je broie en mes mâchoires

Votre compas !

L'homme doit courber sa tête

Sous la guerre et la tempête

Et le volcan.

La terre, c'est la géhenne.

Que chacun garde sa haine

Et son carcan.

Tu n'es pas même un fantôme !

Monstre pour l'archange, atome

Pour le titan,

Rien pour l'espace et le nombre !

L'homme n'est qu'une pénombre ;

L'Ombre est Satan.

Être mauvais, c'est ta peine.

Sois mauvais. Ta race traîne

L'anneau de fer.

Nous sommes tous la souffrance ;

Et l'hirondelle espérance

Fuit notre hiver.

Sache que nous, et ces mondes

Qu'on voit, dans nos nuits immondes,

Au firmament,

Nous habitons l'insondable,

L'extrémité formidable

Du châtiment.

Notre nuit est si fatale

Que si la pitié, vestale

Chère aux élus,

Disait : Où donc est ce monde ?

J'ai peur que Dieu ne réponde :

Je ne sais plus !

Donc subissez la loi dure.

Endurez ce que j'endure,

L'isolement ;

Et soyez, dans votre bouge,

L'un pour l'autre le fer rouge,

Et non l'aimant.

N'essayez pas, dans ma sphère,

D'être frères, et de faire,

Dans ce tombeau,

Quand tout à l'ombre ressemble,

De vos esprits mis ensemble

Un grand flambeau.

Les hommes deviendraient anges

Je ne veux pas de mésanges,

Moi, maintenant !

Je veux le glaive et le glaive.

Vivez comme dans un rêve,

Tas frissonnant !

Faites comme ont fait vos pères,

Et crénelez vos repaires.

Abhorrez-vous.

Barricadez vos Sodomes.

Dévorez-vous. Soyez hommes

Et restez loups.

Que l'Écosse ait sa claymore,

Le juif sa rage, et le more

Son yatagan ;

Que chacun reste en sa ville ;

Et qu'on me laisse tranquille

Dans l'ouragan.

Et l'homme dit : — Mer affreuse.

Que le char des foudres creuse

Sous son essieu,

Tais-toi dans ton ossuaire.

Tu cherches ton belluaire ?

Gouffre, c'est Dieu !

Écoute-moi. La loi change.

Je vois poindre aux cieux l'archange !

L'esprit du ciel

M'a crié sur la montagne :

"Tout enfer s'éteint ; nul bagne

N'est éternel."

Je ne hais plus, mer profonde.

J'aime. J'enseigne, je fonde.

Laisse passer.

Satan meurt, un autre empire

Naît, et la morsure expire

Dans un baiser.

Tu ne dois plus dire : arrière !

Tu n'es plus une barrière,

Dragon marin.

Sers l'avenir ! porte l'arche.

Rien n'arrête l'homme en marche

Vers Dieu serein.

Rien ! pas même toi, chimère,

Monstre de l'écume amère,

Géant puni,

Toi qui, seul dans ta nuit sombre,

As fait ton onde avec l'ombre

De l'infini !

Je vais ! je suis le prophète.

A la houle stupéfaite

Je dis mon nom.

La trombe accourt ; ma pensée

Fait rentrer cette insensée

Au cabanon.

L'esprit de l'homme, lumière,

Domptant la nature entière,

Onde ou volcan,

Plonge sa clarté sacrée

Dans la prunelle effarée

De l'ouragan.

Pour qu'à nos pas on se range,

Nous n'avons qu'à dire à l'ange

Comme aux démons,

Qu'à dire aux torrents de soufre,

Et qu'à te dire à toi, gouffre

Nous nous aimons !

L'amour, c'est la loi suprême.

L'amour te vaincra toi-même.

Ton bruit est vain.

Pour que, caressant ta grève,

Ton hymne d'enfer s'achève

En chant divin,

Pour que ton hurlement tombe,

Il suffit que la colombe

Qui vient le soir,

O sombre gouffre d'écume,

Laisse tomber une plume

Sur ton flot noir.

L'amour, c'est le fond de l'homme.

L'amour, c'est l'antique pomme

Qu'Ève cueillit.

L'ombre passe, l'amour reste,

Il est astre au dais céleste,

Perle en ton lit.

Nos inventions nouvelles

Prendront à tes vents des ailes ;

Dieu nous sourit ;

Nous monterons sur ta rage,

Nous attellerons l'orage

A notre esprit.

Oui, malgré tes chocs sauvages,

Nous lierons tes deux rivages

D'un trait de feu ;

L'avenir aura deux Romes,

Et, près de celle des hommes,

Celle de Dieu.

L'avenir aura deux temples,

Deux lumières, deux exemples,

Un double hymen,

La liberté, force et verbe,

L'unité, portant la gerbe

Du genre humain.

Tais-toi, mer ! Les cœurs s'appellent,

Les fils de Caïn se mêlent

Aux fils d'Abel ;

L'homme, que Dieu mène et juge,

Bâtira sur toi, déluge,

Une Babel.

A cette Babel morale

Aboutira la spirale

Des deux Sions,

Où sans cesse recommence

Le fourmillement immense

Des nations ;

Et tu verras sans colère,

Du tropique au flot polaire,

Dieu te calmant,

Au-dessus de l'eau sonore,

Se construire dans l'aurore

Superbement

Les progrès et les idées,

Pont de cent mille coudées

Que rien ne rompt,

Et sur tes sombres marées

Ces arches démesurées

Resplendiront.