L'Odéon

By Théodore Banville

Written 1884-01-01 - 1884-01-01

Ils ont déjà rempli des sacs

Et des caisses et des cassettes :

Chez eux l'argent forme des lacs.

L'Odéon palpe des recettes.

N'est-ce pas un casus belli

Pour la défiante Allemagne ?

Avec Severo Torelli

Ce théâtre fait Charlemagne.

C'est aux plus riches mines d'or

Que désormais on l'assimile.

Plein jusque dans le corridor,

Il touche cinq mille et six mille.

Où sont les airs d'accordéon

Plus vieillis que le roi de Garbe

Dont on insultait l'Odéon ?

Le caissier en rit dans sa barbe.

La Rounat, qui s'est dévoilé,

Signant avec la chance un pacte,

Marche dans son rêve étoilé,

Comme Ruy Blas, au troisième acte.

L'actif, le turbulent Porel,

Tandis qu'en ce bonheur il entre,

Sent un embonpoint corporel

Qui veut amplifier son ventre.

Et Lui, Lui qui ne permet pas

Que celui qui s'abonna parte,

Il marche, pensif, à grands pas,

Semblable au jeune Bonaparte.

Ayant loué sur ses autels

Celle vers qui mon cœur se hausse,

Il a maintenant des hôtels

Et diverses fermes en Beauce.

C'est un Nabuchodonosor,

Et possédant ce dont nous rîmes,

Désormais l'auteur du Trésor

Est riche en trésors comme en rimes.

O Crésus ! il ferait beau voir

Qu'à présent tu l'humiliasses !

De son brillant paletot noir

Les banknotes tombent par liasses ;

Il fait ruisseler des louis

Parmi la tremblante cohue

Des Parisiens éblouis ;

Et lorsqu'il passe dans la rue,

Si quelque svelte Brunehild

Ou quelque lascive Poppée

Murmure : N'est-ce pas Rothschild ?

On lui répond : Non, c'est Coppée.