L'Œil crevé

By Théodore Banville

Written 1875-01-01 - 1875-01-01

Fronts échevelés dans la brise,

O fantômes des cieux mouvants,

Qui flottez dans l'ombre indécise

Entre les morts et les vivants !

Vous dont l'aile semble si lasse,

Parlez, spectres mystérieux.

Dites-moi vos noms à voix basse.

Oh ! ne détournez pas les yeux !

Vous d'abord, ô couple martyre

Qui gémissez en mots plus doux

Que la caresse d'une lyre,

Ici-bas, dites, qu'étiez-vous ?

Bon passant, nous étions les Drames

Sur lesquels se lamente, hélas !

La muse, que nous adorâmes :

Marion Delorme et Ruy Blas !

Toi, qu'es-tu, Victoire ou Génie,

Guerrière au casque dénoué,

Qui portes dans ta main bénie

Un drapeau, de balles troué ?

Dis ! — Je suis la Chanson épique

Dont le souffle sur l'escadron

Fait au loin frissonner la pique

Et mugir le sombre clairon !

Je suis l'Ode aux voix enflammées

Qui sur l'Europe, en un seul jour,

Faisait bondir quatorze armées

Ivres d'espérance et d'amour !

Et toi, qu'es-tu, dis ? — Je suis Celle

Que l'on nomme à présent tout bas ;

Celle dont l'œil fauve étincelle

Dans la paix et dans les combats ;

Celle qui, dans les jours prospères

Où s'alluma le grand flambeau,

Était l'amante de vos pères,

Lorsque le géant Mirabeau

Terrassait, en pleine assemblée,

Une antique rébellion,

Et secouait dans la mêlée

Sa chevelure de lion !

O figures habituées

A ce vertigineux essor,

Envolez-vous dans les nuées !

Ce n'est pas votre jour encor.

Vous voulez parler à des hommes

Faits de devoir et de pitié,

Et nous, spectres divins, nous sommes

Presque aveugles, sourds à moitié.

Nous sommes, fronts coiffés en touffe,

Cols serrés dans un court feston,

Les gens de la musique bouffe,

Des cocottes et du veston.

Le mot d'Hervé, c'est notre histoire !

Car, s'il faut que nos passions

Se rallument dans l'ombre noire

Et que nous vous reconnaissions,

Vous qui fûtes notre délire,

Notre trésor et notre orgueil,

Attendez que l'on nous retire

La flèche qui nous sort de l'œil !