L'offrande

By Lucie Delarue-Mardrus

Written 1901-01-01 - 1901-01-01

Le grand Tout le Monde, et ces mains qui le travaillent

Comme une glaise informe où l'œuvre surgira,

Les oisifs et ceux-là qui taillent et retaillent,

Tous, des noms les plus hauts jusqu'aux et cætera,

L'intégral Aujourd'hui, science, art, rêve farouche,

Laborieusement pour le demain accouche.

Nous voici donc, nous la ténèbre et le rayon !

Vanités, nullités, vous, misère, ignorance,

Égoïsme, mal, vice, immense bataillon,

Toute la brute humaine horrible de souffrance,

Horrible de bassesse, horrible de laideur,

Porte son faix et prend sa part au dur labeur

Car, ô les grands meneurs, ô les fronts de lumière

Et vous, l'habileté subtile des dix doigts,

C'est dans, par cette énorme et stupide matière

Que flamboient vos cheveux et que clament vos voix ;

Artistes, c'est parmi ces tourbes dégoûtantes

Que se tordent vos fleurs, les plus exorbitantes.

Le creuset de l'idée est empli jusqu'au bord,

La substance y bouillonne, inconsciente, et s'y moule,

Le joailler y met sa perle ; et de l'effort

De nous tous, contenant l'âme de notre foule,

Monument orgueilleux et commémoratif

Sort : le vase brillant, serti, définitif,

Le calice d'or pur gemmé de pierrerie,

Métal de la pensée et du progrès fécond,

Joyaux luisants de l'art et de la rêverie

Tirés du minerai de la masse sans nom

Et que nous te léguons afin qu'il te souvienne

Que nous fûmes, ô toi ! pérennité humaine !

Car notre siècle tend les mains pour te l'offrir,

Voulant que l'avenir penché sur ce ciboire

S'enseigne, y apprenant ‒ devant vivre et mourir

A son tour ‒ quelle fut notre façon d'u boire

Le breuvage obligé fait de miel et de fiel

De notre part de vie humaine sous le ciel.