L'Ombre d'Adamastor

By Auguste Lacaussade

Written 1852-01-01 - 1852-01-01

Quelle douleur immense te déchire,

Gouffre sans fond, mer aux flots courroucés !

O vague, ô vent, qu'avez-vous à vous dire,

Qu'en vous heurtant ainsi vous gémissez ?

Quel noir esprit dans vos flancs se déchaîne ?

Où prenez-vous ces orageux sanglots ?

Sourdes fureurs ! Est-ce démence ou haine ?

Flot, qu'as-tu fait à ce vent qui m'entraîne ?

Et toi, vent âpre et dur, qu'as-tu fait à ces flots ?

Rasant du vol la bouillonnante écume,

Hardis oiseaux, pourquoi nous approcher ?

Volez, volez, blancs à travers la brume,

Vers vos nids d'algue appendus au rocher.

Des airs en feu la voix tonne incessante ;

L'Océan gronde et répond irrité…

O vains efforts de la lyre impuissante !

Mêlant son âme à ta clameur croissante,

Qui pourrait dire, ô mer, ta sombre majesté !

Choc vaste et lourd des éléments en guerre

Le ciel s'emplit de sinistres splendeurs.

Roulant à nous, l'onde, ivre de colère,

Ouvre à nos pieds d'horribles profondeurs.

Et le jour fuit ! Nous frappant aux visages,

L'éclair dans l'eau trace un brûlant sillon ;

Et le vent siffle à travers nos cordages ;

Et du soleil, là-bas, dans les nuages,

L'orbe large et sanglant s'abîme à l'horizon.

Mais que t'importe, ô mon vaisseau ! courage !

Vole et bondis sur ta quille d'airain !

Superbe et fort pour affronter l'orage,

Ton flanc est libre et ta bouche est sans frein,

Coursier des mers à la proue écumante !

Franchis leurs bonds de tes bonds indomptés

Emporte-moi sur ta croupe fumante !

Enivre-moi des voix de la tourmente !

La tourmente a pour moi de mâles voluptés !

Et le vaisseau, de sa proue intrépide

Fendant la mer, lutte avec l'ouragan ;

Et dans sa course il s'anime et, rapide,

De son poitrail frappe au front l'Océan.

A ses côtés l'onde croule en poussière ;

Ses vastes flancs se cabrent dans les airs :

Il monte, il tombe, il roule… le tonnerre,

Croisant ses feux sur sa verte crinière,

Le bat à coups pressés de ses gerbes d'éclairs.

O mer féroce ! ô nuit ! clameurs funèbres !

Du Cap dans l'ombre a disparu l'écueil.

Mais, tout à coup, pâle, au fond des ténèbres,

Comme un fantôme échappé du cercueil,

Paraît la lune ! et la brume profonde

Flotte et plus dense et plus livide encor ;

Et, l'œil errant sur le gouffre qui gronde,

Je croyais voir, sur les crêtes de l'onde,

Passer dans les brouillards l'ombre d'Adamastor.

Géant des eaux ! de ton Cap des Tempêtes

Laisse-nous fuir les écueils redoutés !

De l'ouragan qui rugit sur nos têtes

Calme d'un geste, o dieu ! les flots domptés.

De tes rochers surgis ! et, sur leur cime,

Maître obéi, dis à la mer : « Assez !… »

— Et je me tus ; et, du fond de l'abîme,

Sur l'Océan roulant sourde et sublime,

Une voix s'entendit qui nous disait : « Passez ! »