L’oraison de saint julien
Written 1668-01-01 - 1694-01-01
Beaucoup de gens ont une ferme foi
Pour les brevets, oraisons et paroles :
Je me ris d’eux ; et je tiens, quant à moi,
Que tous tels sorts sont recettes frivoles :
Frivoles sont, c’est sans difficulté.
Bien est-il vrai qu’auprès d’une beauté
Paroles ont des vertus nonpareilles ;
Paroles font en amour des merveilles :
Tout cœur se laisse à ce charme amollir.
De tels brevets je veux bien me servir ;
Des autres, non. Voici pourtant un conte
Où l’oraison de monsieur saint Julien
À Renaud d’Ast produisit un grand bien.
S’il ne l’eût dite, il eût trouvé mécompte
À son argent, et mal passé la nuit.
Il s’en alloit devers Château-Guillaume,
Quand trois quidams (bonnes gens, et sans bruit,
Ce lui sembloit, tels qu’en tout un royaume
Il n’auroit cru trois aussi gens de bien) ;
Quand n’ayant, dis-je, aucun soupçon de rien,
Ces trois quidams, tout pleins de courtoisie,
Après l’abord, et l’ayant salué
Fort humblement : « Si notre compagnie,
Lui dirent-ils, vous pouvoit être à gré,
Et qu’il vous plût achever cette traite
Avec que nous, ce nous seroit honneur.
En voyageant, plus la troupe est complète,
Mieux elle vaut, c’est toujours le meilleur.
Tant de brigands infestent la province,
Que l’on ne sait à quoi songe le prince
De le souffrir. Mais, quoi ! les mal-vivants
Seront toujours. » Renaud dit à ces gens,
Que volontiers. Une lieue étant faite,
Eux discourant, pour tromper le chemin,
De chose et d’autre, ils tombèrent enfin
Sur ce qu’on dit de la vertu secrète
De certains mots, caractères, brevets,
Dont les aucuns ont de très-bons effets ;
Comme de faire aux insectes la guerre,
Charmer les loups, conjurer le tonnerre,
Ainsi du reste ; où, sans pact ni demi
(De quoi l’on soit pour le moins averti),
L’on se guérit, l’on guérit sa monture,
Soit du farcin, soit de la mémarchure,
L’on fait souvent ce qu’un bon médecin
Ne sauroit faire avec tout son latin.
Ces survenants, de mainte expérience,
Se vantoient tous ; et Renaud, en silence,
Les écoutoit « Mais, vous, ce lui dit-on,
Savez-vous point aussi quelque oraison ?
— De tels secrets, dit-il, je ne me pique,
Comme homme simple et qui vis à l’antique.
Bien vous dirai qu’en allant par chemin,
J’ai certains mots que je dis au matin,
Dessous le nom d’oraison ou d’antienne
De saint Julien, afin qu’il ne m’avienne
De mal gîter ; et j’ai même éprouvé,
Qu’en y manquant, cela m’est arrivé.
J’y manque peu : c’est un mal que j’évite
Par-dessus tous, et que je crains autant.
— Et ce matin, monsieur, l’avez-vous dite ?
Lui repartit l’un des trois en riant.
— Oui, dit Renaud. — Or bien, répliqua l’autre,
Gageons un peu quel sera le meilleur,
Pour ce jourd’hui, de mon gîte ou du vôtre ? »
Il faisoit lors un froid plein de rigueur ;
La nuit de plus étoit fort approchante,
Et la couchée encore assez distante.
Renaud reprit : « Peut-être, ainsi que moi,
Vous servez-vous de ces mots en voyage ?
— Point, lui dit l’autre ; et vous jure ma foi,
Qu’invoquer saints n’est pas trop mon usage :
Mais si je perds, je le pratiquerai.
— En ce cas-là, volontiers gagerai,
Reprit Renaud, et j’y mettrais ma vie,
Pourvu qu’alliez en quelque hôtellerie ;
Car je n’ai là nulle maison d’ami.
Mous mettrons donc cette clause au pari,
Poursuivit-il, si l’avez agréable :
C’est la raison. « L’autre lui répondit ;
J’en suis d’accord ; et gage votre habit,
Votre cheval, la bourse au préalable ;
Sûr de gagner, comme vous allez voir, »
Renaud dès lors put bien s’apercevoir
Que son cheval avoit changé d’étable.
Mais quel remède ? En côtoyant un bois,
Le parieur, ayant changé de voix :
« Çà, descendez, dit-il, mon gentilhomme ;
Votre oraison vous fera bon besoin ;
Château-Guillaume est encore un peu loin. »
Fallut descendre. Ils lui prirent, en somme,
Chapeau, casaque, habit, bourse et cheval,
Bottes aussi, « Vous n’aurez tant de mal
D’aller à pied ? » lui dirent les perfides.
Puis, de chemin (sans qu’ils prissent de guides)
Changeant tous trois, ils furent aussitôt
Perdus de vue ; et le pauvre Renaud,
En caleçons, en chausses, en chemise,
Mouillé, fangeux, ayant au nez la bise,
Va tout dolent, et craint avec raison
Qu’il n’ait, ce coup, malgré son oraison,
Très-mauvais gîte ; hormis qu’en sa valise
Il espéroit : car il est à noter,
Qu’un sien valet, contraint de s’arrêter
Pour faire mettre un fer à sa monture,
Devoit le joindre. Or il ne le lit pas,
Et ce fut là le pis de l’aventure :
Le drôle, ayant vu de loin tout le cas
(Comme valets souvent ne valent guères),
Prend à côté, pourvoit à ses affaires,
Laisse son maître, à travers champs s’enfuit,
Donne des deux, gagne devant la nuit
Château-Guillaume, et dans l’hôtellerie
La plus fameuse, enfin la mieux fournie,
Attend Renaud près d’un foyer ardent,
Et fait tirer du meilleur cependant.
Son maître étoit jusqu’au cou dans les boues ;
Pour en sortir, avoit fort à tirer.
Il acheva de se désespérer,
Lorsque la neige, en lui donnant aux joues,
Vint à flocons, et le vent, qui fouettoit.
Au prix du mal que le pauvre homme avoit,
Gens que l’on pend sont sur des lits de roses.
Le sort se plaît à dispenser les choses
De la façon ; c’est tout mal pu tout bien :
Dans ses faveurs, il n’a point de mesures :
Dans son courroux, de même, il n’omet rien
Pour nous mater : témoin les aventures
Qu’eut cette nuit Renaud, qui n’arriva
Qu’une heure après qu’on eut fermé la porte
Du pied du mur, enfin, il s’approcha ;
Dire comment, je n’en sais pas la sorte.
Son bon destin, par un très-grand hasard,
Lui fit trouver une petite avance
Qu’avoit un toit ; et ce toit faisoit part
D’une maison voisine du rempart.
Renaud, ravi de ce peu d’allégeance,
Se met dessous. Un bonheur, comme on dit,
Me vient point seul. Quatre ou cinq brins de paille
Se rencontrant, Renaud les étendit.
" Dieu soit loué ! dit-il, voilà mon lit. "
Pendant cela, le mauvais temps l’assaille
De toutes parts : il n’en peut presque plus.
Transi de froid, immobile et perclus,
Au désespoir bientôt il s’abandonne,
Claque des dents, se plaint, tremble et frissonne
Si hautement, que, quelqu’un l’entendit.
Ce quelqu’un là, c’étoit une servante ;
Et sa maîtresse, une veuve galante
Qui demeuroit au logis que j’ai dit ;
Pleine d’appas, jeune, et de bonne grâce.
Certain marquis, gouverneur de la place,
L’entretenoit : et, de peur d’être vu,
Troublé, distrait, enfin interrompu,
Dans son commerce au logis de la dame,
Il se rendoit souvent chez cette femme
Par une porte aboutissante aux champs ;
Alloit, venoit, sans que ceux de la ville
En, sussent rien, non pas même ses gens.
Je m’en étonne ; et tout plaisir tranquille
N’est d’ordinaire un plaisir de marquis :
Plus il est su, plus il leur semble exquis.
Or il avint que la même soirée
Où notre Job, sur la paille étendu,
Tenoit déjà sa fin tout assurée,
Monsieur étoit de madame attendu,
Le souper prêt, la chambre bien parée ;
Bons restaurants, champignons et ragoûts,
Bains et parfums, matelas blancs et mous,
Vins du coucher ; toute l’artillerie
De Cupidon, non pas le langoureux,
Mais celui-là qui n’a fait en sa vie
Que de bons tours, le patron des heureux,
Des jouissants. Étant donc la donzelle
Prête à bien faire, avint que le marquis
Ne put venir. Elle en reçut l’avis
Par un sien page : et de cela la belle
Se consola : tel étoit leur marché.
Renaud y gagne ; il ne fut écouté
Plus d’un moment, que, pleine de bonté,
Cette servante, et confite en tendresse,
Par aventure, autant que sa maîtresse,
Dit à la veuve : « Un pauvre souffreteux
Se plaint là-bas ; le froid est rigoureux ;
Il peut mourir : vous plaît-il pas, madame,
Qu’en quelque coin l’on le mette à couvert ?
— Oui, je le veux, répondit cette femme.
Ce galetas, qui de rien ne nous sert,
Lui viendra bien ; dessus quelque couchette
Vous lui mettrez un peu de paille nette ;
Et là-dedans il faudra l’enfermer :
De nos reliefs vous le ferez souper
Auparavant, puis l’envoirez coucher, »
Sans cet arrêt, c’étoit fait de la vie
Du bon Renaud. On ouvre ; il remercie,
Dit qu’on l’avait retiré du tombeau,
Conte son cas, reprend force et courage :
Il étoit grand, bien fait, beau personnage,
Ne sembloit même homme en amour nouveau,
Quoiqu’il fût jeune. Au reste, il avoit honte
De sa misère et de sa nudité :
L’Amour est nu, mais il n’est pas crotté.
Renaud dedans, la chambrière monte,
Et va conter le tout de point en point.
La dame dit : « Regardez si j’ai point
Quelque habit d’homme encor dans mon armoire ?
Car feu monsieur en doit avoir laissé.
— Vous en avez, j’en ai bonne mémoire. »
Dit la servante. Elle eut bientôt trouvé
Le vrai ballot. Pour plus d’honnêteté,
La dame, ayant appris la qualité
De Renaud d’Ast (car il s’étoit nommé),
Dit qu’on le mît au bain chauffé pour elle.
Cela fut fait ; il ne se fit prier.
On le parfume, avant que l’habiller.
Il monte en haut, et fait à la donzelle
Son compliment, comme homme bien appris.
On sert enfin le souper du marquis.
Renaud mangea tout ainsi qu’un autre homme ;
Même un peu mieux, la chronique le dit :
On peut à moins gagner de l’appétit.
Quant à la veuve, elle ne fit, en somme,
Que regarder, témoignant son désir ;
Soit que déjà l’attente du plaisir
L’eût disposée, ou soit par sympathie,
Ou que la mine ou bien le procédé
De Renaud d’Ast eussent son cœur touché.
De tous côtés se trouvant assaillie,
Elle se rend aux semonces d’Amour.
« Quand je ferai, disoit-elle, ce tour,
Qui l’ira dire ? il n’y va rien du nôtre :
Si le mari est quelque peu trompé,
Il le mérite, et doit l’avoir gagné
Ou gagnera ; car c’est un bon apôtre.
Homme pour homme, et péché pour péché,
Autant me vaut celui-ci que cet autre, »
Renaud n’étoit si neuf, qu’il ne vît bien.
Que l’oraison de monsieur saint Julien
Feroit effet, et qu’il auroit bon gîte.
Lui hors de table, on dessert au plus vite.
Les voilà seuls, et, pour le faire court,
En beau début. La dame s’étoit mise
En un habit à donner de l’amour.
La négligence, à mon gré si requise,
Pour cette fois fut sa dame d’atour :
Point de clinquant ; jupe simple et modeste :
Ajustement moins superbe que leste ;
Un mouchoir noir, de deux grands doigts trop cour ;
Sous ce mouchoir no sais quoi fait au tour :
Par là Renaud s’imagina le reste.
Mot n’en dirai ; mais je n’omettrai point
Qu’elle était jeune, agréable et touchante,
Blanche surtout, et de taille avenante,
Trop ni trop peu de chair et d’embonpoint.
À cet objet, qui n’eût eu l’âme émue ?
Qui n’eût aimé ? qui n’eût eu des désirs ?
Un philosophe, un marbre, une statue,
Auroient senti comme nous ces plaisirs.
Elle commence à parler la première,
Et fait si bien, que Renaud s’enhardit.
Il ne savoit comme entrer en matière ;
Mais, pour l’aider, la marchande lui dit ;
« Vous rappelez en moi la souvenance
D’un qui s’est vu mon unique souci ;
Plus je vous vois, plus je crois voir aussi
L’air et le port, les yeux, la remembrance
De mon époux : que Dieu lui fasse paix !
Voilà sa bouche, et voilà tous ses traits. »
Renaud reprit : « Ce m’est beaucoup de gloire.
Mais vous, madame, à qui ressemblez-vous ?
À nul objet ; et je n’ai point mémoire
D’en avoir vu qui m’ait semblé si doux.
Nulle beauté n’approche de la vôtre.
Or me voici, d’un mal, chu dans un autre !
Je transissois : je bride maintenant.
Lequel vaut mieux ? » La belle, l’arrêtant,
S’humilia, pour être contredite :
C’est une adresse, à mon sens, non petite.
Renaud poursuit, louant par le menu
Tout ce qu’il voit, tout ce qu’il n’a point vu,
Et qu’il verrait volontiers, si la belle
Plus que de droit ne se montroit cruelle.
« Pour vous louer, comme vous méritez,
Ajouta-t-il, et marquer les beautés
Dont j’ai la vue avec le cœur frappée
(Car près de vous l’un et l’autre s’ensuit),
Il faut un siècle, et je n’ai qu’une nuit,
Qui pourrait être encor mieux occupée. »
Elle sourit ; il n’en fallut pas plus.
Renaud laissa les discours superflus :
Le temps est cher en amour comme en guerre
Homme mortel ne s’est vu sur la terre
De plus heureux ; car nul point n’y manquoit.
On résista tout autant qu’il falloit,
Ni plus ni moins, ainsi que chaque belle
Sait pratiquer, pucelle ou non pucelle.
Au demeurant, je n’ai pas entrepris
De raconter tout ce qu’il obtint d’elle ;
Menu détail, baisers donnés et pris,
La petite oie, enfin ce qu’on appelle,
En bon françois, les préludes d’amour ;
Car l’un et l’autre y savoient plus d’un tour.
Au souvenir de l’état misérable
Où s’étoit vu le pauvre voyageur,
On lui faisoit toujours quelque faveur.
« Voilà, disoit la veuve charitable,
Pour le chemin ; voici pour les brigands ;
Puis pour la peur, puis pour le mauvais temps ! »
Tant, que le tout pièce à pièce s’efface.
Qui ne voudrait se racquitter ainsi ?
Conclusion, que Renaud, sur la place,
Obtint le don d’amoureuse merci.
Les d’eux propos recommencent ensuite,
Puis les baisers, et puis la noix confite.
On se coucha. La dame, ne voulant
Qu’il s’allât mettre au lit de sa servante,
Le mit au sien ; ce fut fait prudemment,
En femme sage, en personne galante.
Je n’ai pas su ce qu’étant dans le lit
Ils avoient fait ; mais, comme avec l’habit
On met à part certain reste de honte,
Apparemment le meilleur de ce conte
Entre deux draps pour Renaud se passa :
Là, plus à plein, il se récompensa
Du mal souffert, de la perte arrivée.
De quoi s’étant la veuve bien trouvée,
Il fut prié de la venir revoir,
Mais en secret, car il falloit pourvoir
Au gouverneur. La belle, non contente
De ces faveurs, étala son argent.
Renaud n’en prit qu’une somme bastante
Pour regagner son logis promptement.
Il s’en va droit à cette hôtellerie
Où son valet étoit encore au lit.
Renaud le rosse, et puis change d’habit,
Ayant trouvé sa valise garnie.
Pour le combler, son bon destin voulut
Qu’on attrapât les quidams ce jour même.
Incontinent chez le juge il courut.
Il faut user de diligence extrême
En pareil cas ; car le greffe tient bon,
Quand une fois il est saisi des choses ;
C’est proprement la caverne au lion :
Rien n’en revient ; là les mains ne sont closes
Pour recevoir ; mais pour rendre, trop bien :
Fin celui-là, qui n’y laisse du sien.
Le procès fait, une belle potence,
À trois côtés, fut mise en plein marché :
L’un des quidams harangua l’assistance
Au nom de tous ; et le trio branché
Mourut contrit et fort bien confessé.
Après cela, doutez de la puissance
Des oraisons ! dira quelqu’un de ceux
Dont j’ai parlé : trois gens, par-devers eux,
Ont un roussin et nombre de pistoles.
Qui n’auroit cru ces gens-là fort chanceux ?
Aussi, font-ils florès et caprioles,
(Mauvais présage), et tout gais et joyeux
Sont sur le point de partir leur chevance,
Lorsqu’on les vient prier d’une autre danse.
En contr’échange, un pauvre malheureux
S’en va périr, selon toute apparence,
Quand sous la main lui tombe une beauté,
Dont un prélat se seroit contenté.
Il recouvra son argent, son bagage,
Et son cheval, et tout son équipage ;
Et, grâce à Dieu et monsieur saint Julien
Eut une nuit qui ne lui coûta rien.