Loreley
By Jean Lorrain
Written 1882-01-01 - 1882-01-01
La pertuisane au poing et la culotte à braies
Bien bouffante au genou, tous sont là sur deux haies,
Fiers et le nez au vent, reîtres et brabançons,
Tandis que la canaille et les mauvais garçons
De la ville font rage, huant la belle gouge
Dont la porte est dorée et dont le seuil est rouge.
Sur un brancard, au fond, sont entassés les morts
De la nuit ; l'un d'entre eux a dans son justaucorps
Jusqu'à vingt grands trous noirs,du noir saignant des mûres.
La grande place au loin est pleine de murmures
Et de voix ;" d'heure en heure un gros de chevaliers
Vient se ranger dans l'ombre auprès des étaliers
Et, tout autour, au bord des lourdes balustrades.
Des visages bouffis de bourgeoises maussades
Se penchent sur la foule en se montrant de loin
Le logis de la belle… et ce ne sont que poing
Tendu vers la poterne et voix accusatrice,
Maudissant la lenteur des gens de la Justice,
Quand chacun tout à coup ôte son chaperon
Et se tait… Car voici qu'au milieu du perron
Tous les yeux ont vu poindre et resplendir l'Aurore,
L'Aurore en pleine vespre… et c'est la belle Lore,
Qui descend l'escalier, un nimbe de rayon
Autour d'elle et les yeux sous un clair escoffion,
D'où coule eu ruisseaux d'or la fine orfèvrerie
De ses longs cheveux roux.
Dans sa robe fleurie
De gros rinceaux d'or vert sur un fond couleur ciel,
Lore descend : sa lèvre a la douceur du miel
Et tous ont oublié l'orgie et le massacre ;
Car Lore a de grands yeux bleu- vert, des chairs de nacre
Et Lore dans sa robe a gardé ses bras nus.
Tous ont le cœur serré, tant ses yeux ingénus
S'ouvrent purs, le bourreau s'ennuie et les gens d'arme
Sous leurs sourcils pleins d'ombre ont l'éclair d'une larme.
A la suite de Lore ils marchent le front bas.
La foule, elle, est autour ; on emboîte le pas,
On s'écrase le coude et le cortège arrive
A la maison de ville, où l'on baille censive
Et charges aux marchands.
Le Conseil est dehors
Et tout le grand portail est tendu de drap d'ors,
Comme au jour où le roi vint loger dans sa ville.
Sur le haut des degrés un vieillard immobile,
Le sire gouverneur, attend, les yeux rougis.
Ce vieillard est un père… Il n'avait qu'un seul fils
Qui pour l'amour de Lore est mort dans la tuerie
De la nuit ; tout à l'heure une mère en furie
L'adjurait de venger leur fils et les aïeux
En lui morts, et la femme est là devant ses yeux.
« Seigneur punissez-moi. dit la belle. Un abîme
« Est ouvert sous mes pas, où je roule, victime,
« Entraînant avec moi dans l'opprobre et l'affront
« Tous ceux qui m'ont aimée… et ceux qui m'aimeront.
« Les cadavres saignants sont encore à la porte…
« Comme mes amis morts faites que je sois morte…
« Je le sais… mon trépas ne saurait les guérir ;'
« Mais au moins verront-ils que j'ai voulu mourir
« Pour les suivre… Pourtant, sire, ayez remembrance
« Que je suis femme, jeune et molle à la souffrance.
« Mon bon sire et seigneur, qu'on me fasse périr…
« Mais, au nom de l'Amour, sans me faire souffrir ! »
Et la fille à genoux se traînait sur les dalles.
Alors lui, dégageant ses mains froides et pâles
Des bras nus de la belle, entre ses cheveux roux
L'implorant, prit un siège et dit : « Quelqu'un de vous
« Bourgeois, noble ou amant, assistait-il au crime ?
« Qu'il avance hardiment et cite la victime,
« L'heure, le lieu : j'écoute, » et nul ne répondit.
Et le vieillard pensait : « Peuple idiot et maudit,
« Dont la bestialité s'attendrit à la vue
« D'un escoffion de perle et d'une gorge nue ! »
Et par trois fois il fit trois appels différents
A la foule.
Un vieux reître enfin sortit des rangs
Et s'avança, l'air gauche et la mine effarée :
« J'assistais de l'office à leur échauffourée,
« Monsieur le gouverneur… les brocs étaient vidés
« Et l'on allait partir… un maudit coup de dés,
« Qui devait décider de la nuit de la belle
« Et de qui resterait, amena la querelle,
« Car la fille est tournée à faire des jaloux.
« De propos en propos, comme on en vint aux coups,
« Monseigneur le conçoit… or, comme la bourelle
« S'épeurait, on sortit pour causer sans chandelle.
« Ils vinrent tous les dix au pied de l'escalier
« Et chargèrent… Mort Dieu!… quel cliquetis d'acier!
« J'en avais chaud au cœur… la fille à demi-morte
« Elle, clamait à l'aide, au meurtre, à moi, main-forte…
« Beaux cris… page et valets, léchant en haut les plats
« N'avaient cure en effet de courir au trépas !
« Et voilà… qu'aujourd'hui la pauvre enfant s'accuse !
« Je m'y perds, ses galants la tenaient fort recluse :
« Elle vivait à l'ombre et ne sortait qu'aux jours
« De fêtes… on la croit sujette au mal d'amours
« Ou du moins les bourgeois le disent par la ville.
« Pour moi, je la crois folle et de mœurs incivile,
« Mais incapable, hélas ! de chagriner autrui,
« Bien au contraire… enfin qu'on l'accuse aujourd'hui,
« Moi je l'ai toujours plainte et je la plains encore. »
Et la place éclata de rire autour de Lore ;
Le peuple applaudissait au récit du soldat.
Le sire entre ses dents grommela : « Renégat. »
Puis, se tournant enfin vers la femme accroupie
A ses pieds : « Tu l'entends, fille d'ignominie,
Cracha-t-il au visage effaré de l'enfant,
« Ce peuple idiot t'absout ; retourne où l'on t'attend.
« Tes crimes ne sont pas de ceux qu'un honnête homme
« Peut juger ; hors d'ici, sorcière ! c'est à Rome,
« Au fond des in-pace, sur un bûcher bénit
« Qu'il faut aller pieds nus purger ton cas maudit !
« Va-t-en, ne croupis pas plus longtemps sur ces dalles. »
Et, l'œil étincelant, il rentra dans les salles
Du Conseil, et l'enfant resta seule en dehors.
Alors, s'étant levée avec de longs efforts,
Les trabans dispersés, sans escorte, atterrée,
Lore se trouva seule et la foule altérée
Faisait cercle autour d'elle… Alors l'enfant eut peur.
Les yeux fixes, sans voix, béante de stupeur
Elle écouta monter les cris et les blasphèmes,
Les menaces de mort et les mille anathèmes
Que clame autour des rois un peuple de bourreaux,
Et, saisie, entraînée à travers les carreaux
Des marchés en plein vent, des places et des rues,
Rapides visions dans un rêve apparues,
Comme un fétu de paille, emporté par les flots,
Elle ne prit haleine et n'ouvrit ses yeux clos
Que debout sous un porche obscur de cathédrale.
Là, dans un chœur immense, où traînait comme un râle
L'attristant et profond sanglot des orgues sourds,
Un homme était assis sous un dais de velours,
Un évêque ; à ses pieds des encensoirs d'ivoire
Voltigeaient en cadence et la nef était noire
De peuple… Aux grilles d'or, où dorment les tombeaux,
Des femmes se pressaient dans l'ombre et cinq tréteaux
S'y dressaient, pleins de vague et de choses funèbres.
Alors s'étant penchée au milieu des ténèbres
Au-dessus de la grille et des femmes en deuils,
Lore, blanche d'horreur, aperçut dix cercueils,
Ceux de ses dix amants pour elle occis la veille.
Alors, claquant des dents sous sa toison vermeille
Dénouée, au milieu des prêtres, de l'encens,
Lore, l'œil ébloui, Lore soûle de sangs
Vint avec un grand cri, qui fit trembler la vitre,
S'abattre aux pieds du prêtre interdit sous sa mitre :
« Seigneur, condamnez-moi, frappez-moi, j'ai péché !
« Le crime de ma vie à tous les yeux caché
« Éclate au jour, mon œuvre est criminelle, atroce.
« Tous vos fils ont saigné sous mon baiser féroce.
« Braves gens, j'ai comblé les bières que voici.
« Frappez-moi, mais de grâce emmenez-moi d'ici !
« J'étouffe… ces piliers drapés de noir, ces bières,
« Ces cierges flamboyants, ces femmes en prières
« M'épouvantent. J'ai peur… vos cantiques sacrés
« Me font mal : j'ouvre en vain mes bras désespérés
« Et veux prier encor ; mais non je suis sorcière.
« Je suis maudite, hélas !… le ciel et sa lumière
« M'exaspèrent et j'ai la même horreur de moi
« Que ce peuple affolé, qui me conduit vers toi.
« Évêque, écoute-moi, sauve la race humaine !
« Frappe -moi, mais de grâce ordonne qu'on m'emmène.
« Le sang me monte aux yeux, j'ai honte de parler. »
Et l'évêque effrayé de l'entendre râler
A pas précipités descendit de son trône,
Penché sur ce beau corps et ces cheveux d'or jaune.
Les diacres autour d'eux, lâchant leur encensoir,
Sur les stalles du chœur étaient montés pour voir.
Et l'évêque alors dit : « C'est une visionnaire !
« A-t-elle des parents ? — Seigneur, elle est sans mère.
— Et sans frère ? Elle est seule et vit à l'abandon
« C'est Lore ! » Et le prélat en entendant ce nom
Tressaillit, car jamais la blanche courtisane
N'avait frappé ses yeux.
« Qu'un autre te condamne
« Dit-il, je ne saurai te faire mettre à mort.
« Va-t-en dans un couvent, rase ces cheveux d'or,
« Enfouis à tout jamais ce visage de neige
« Et l'éclat de ces yeux, où règne un sortilège,
« Car j'y sens malgré moi la douceur d'un baiser.
« C'est le seul châtiment que je puis t' imposer,
« Le silence et la nuit sur la beauté fameuse,
« L'oubli sur le scandale. » Et dans l'ombre fumeuse
Des cierges flamboyants autour du maître-autel,
L'évêque s'enfonça rêveur et solennel.
Au pied des vieux remparts vides de sentinelles,
Où flotte au vent des soirs l'or brun des ravenelles,
Quelle est donc cette femme au front humilié,
Qui rampe et se dérobe aux yeux ?
Le cou plié,
Trois grands estafiers roux, le dos rond sous leur pique,
La suivent en silence et font un groupe épique
Au pied de ces grands murs de cloître et de couvent
Où les lierres en arbre ont seuls l'aspect vivant.
Le ciel frémit au loin de vagues sonneries
D' Angélus, et le long des murailles fleuries,
Les trois hommes muets se traînent, accablés.
Parfois par une brèche on voit au loin des blés,
Des cultures en friche et le Rhin dans la plaine.
Et les hommes font halte et reprennent haleine,
Car la descente est raide et le pavé brûlant
Et le soleil d'août calcine et chauffe à blanc
La ruelle poudreuse au creux de la ravine.
La femme, elle, en silence et morne, s'achemine.
Parfois son manteau s'ouvre et, comme un ruisseau clair,
On voit frémir sa robe à grands rinceaux d'or vert,
Sa robe d'azur pâle et ses cheveux d'aurore,
Et le cœur des bourreaux se serre ; car c'est Lore,
Lore, la blonde fille au pur et doux regard,
Qui par l'âpre sentier, qui longe le rempart,
Descend sous bonne escorte, au milieu des gens d'armes
Le chemin de l'exil.
Ses yeux n'ont plus de larmes,
Fixés droit devant elle et sur l'abîme ouvert.
Le monde inexorable aux innocents qu'il perd
La repousse et bannit : ni pardon ni justice.
Tous et le gouverneur et l'évêque complice,
Tous, jusqu'au cloître obscur qui s'ouvre à l'assassin
L'ont, comme un fruit pourri, jetée hors leur sein,
Et, le front écrasé sous son ignominie,
Lore qu'un prêtre épargne et qu'un peuple renie,
Sous le soleil de plomb descend, lasse de tout.
Le cœur plein de rancune ancienne et de dégoût,
Savez- vous où s'en va dans sa robe fleurie
Loreley ? — Dans l'enclos d'une léproserie ;
Et c'est là l'avenir atroce et douloureux
De cette enfant : vieillir au milieu des lépreux,
Panser des corps saignants et nettoyer des plaies.
Autour d'elle les nids gazouillent dans les haies
Et les coquelicots flambent dans le blé mûr ;
Car la ville est déjà loin derrière, son mur
D'enceinte au loin s'efface… une brise plus forte
Emplit les champs d'avoine ; et la petite escorte,
Dont l'ombre noire au loin grandit sur un ciel d'or,
Voit déjà, comme un pâle et fabuleux décor,
La ville avec ses toits et ses clochers d'or grêles
Pareille à ces châteaux hérissés de tourelles,
Qu'au fond des vieux missels on voit peints sur vélin.
Le front pâle, arrêtée au tournant du chemin,
L'enfant alors fit halte… Avec effroi, comme ivre,
Son regard embrassa sous le grand ciel de cuivre
La ville et ses clochers d'ardoise, ses remparts
Croulants ; soudain reprise aux souvenirs épars
De son enfance, au charme attendrissant des choses,
Le passé, ce poème inoublié des roses
Qu'on effeuille et des dieux à jamais envolés,
L'envahit et, debout dans le sentier des blés,
Lore revit au fond de ses rêves sans nombre
Le logis paternel, un vieux logis plein d'ombre,
Perdu dans un faubourg bruyant et populeux,
L'aïeul, un grand vieillard au front chauve et frileux,
Toujours blotti dans l'âtre entre les deux gorgones
Des chenets, puis la chambre aux vitraux hexagones,
Tout fleuris de lys pourpre, autant de feux vermeils,
Dont l'aube en se levant égayait ses réveils,
Le pot de basilic au coin de la fenêtre,
Puis le premier amant… après le jeune reître,
Un capitaine et puis maint riche et beau seigneur !
Où gisaient maintenant les lys de son honneur,
Fille de tous maudite et par tous reniée ?
Alors, tournant ses yeux ardents de suppliciée
Vers ses trois compagnons, las de tous ces retards,
Lore eut la force encor d'implorer ces soudards
Et, calme, détachant de sa blanche poitrine
Ses lourds colliers d'or fin, dont un d'aigue-marine :
« Laissez-moi, leur dit-elle avec sa douce voix,
« Laissez-moi contempler une dernière fois
« Les murs de ma Cité, de ma chère patrie.
« Ces quelques joyaux d'or et cette orfèvrerie
« Vous dédommageront du retard apporté.
« C'est un dernier adieu, l'extrême volonté
« D'une exilée… Avant que le soleil décline,
« Je voudrais m'arrêter, là-bas, sur la colline
« Qui surplombe le fleuve et là dans mes regards
« Emporter avec moi le pays dont je pars,
« Mon enfance, ma vie… un caprice de folle,
« Qui, vous, vous fait sourire et dont l'âme frivole
« Des femmes se nourrit ou meurt ! le voulez-vous ? »
Et ses yeux en parlant étaient devenus doux,
Attirants et vainqueurs comme au temps où, maîtresse
Des ducs et des barons, elle versait l'ivresse
De sa beauté divine à l'empire ébloui,
Et les trois estafiers lui répondirent : « Oui
Elle alors, sur la roche énorme étant montée,
Sourit à ses bourreaux et, de gloire exaltée,
Plus blanche qu'une perle à travers l'or vermeil
Du couchant, ses cheveux répandus au soleil :
« Puisqu'il n'est plus pour moi ni pardon ni justice,
« Je te quitte et t'absous, monde infâme et complice
« Et je m'en viens à toi, refuge souverain
« Des malheureux, dit-elle, à toi, vieux fleuve Rhin ! »
Et, croisant sur son cœur ses bras nus de victime,
La belle se pencha, rêveuse, sur l'abîme
Et s'y laissa couler le front extasié.
Les trois estafiers roux, eux, accroupis au pied
De la roche, estimaient les joyaux de la belle,
Et le fleuve emportait au loin la criminelle.