L’orgie

By Albert Angot

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Allez, noble tribuns, ô nouvelles puissances,

Voici venir enfin l’heure des jouissances !

Le banquet vous attend ; vous aurez place tous.

Et vive la Commune, et son règne splendide !

Ce beau Paris conquis et son peuple stupide ;

Paris, ses trésors, sont à vous !

« Ah ! nous souffrions trop, ô tyrans, à vos portes,

« Lorsque nous ramassions, implorantes cohortes,

« Les miettes qui tombaient de vos festins joyeux.

« Aujourd’hui, grâce au peuple aux forces indomptables,

« Aujourd’hui nous mangeons à vos augustes tables,

« Nous, les pauvres, les malheureux.

« Bombance ! Allons, bombance… ! ô festin sans pareil !

« Comme on s’enivre bien dans un vase vermeil ;

« On sent au fond de l’âme un tourbillon divin.

« Les tyrans ont du goût pour ordonner les fêtes.

« Tant mieux ! Ils sont chassées ; et sur leurs tables prêtes,

« A nous de savourer leur vin.

« A nous les dignités… ! — Amis, je prends la Guerre ;

« Nommez-moi général. — C’est dit ! — Demain j’espère

« Vous mener à Versailles en vrais triomphateurs.

« — Moi, je prends la Police ! — A moi donc les Finances :

« Je veux inaugurer des réformes immenses,

« Mes amis, plus de débiteurs !

« Versez, versez toujours… ! La France est riche encore.

« L’absurde paysan qui nous hait, nous abhorre,

« Travaillera pour nous. — Versez donc, échansons !

« Le peuple de Paris est le maître du monde ;

« A lui d’exterminer la tyrannie immonde.

« Au peuple, mes amis, buvons.

« Bombance, mes amis ! Allons, faisons ripaille !

« Le peuple ne doit plus reposer sur la paille,

« Dans sa pauvre mansarde ouverte à tous les vents.

« Non, plus de désespoirs et de haillons sordides.

« Peuple, encore un effort ! et puis, des jours splendides

« Vont succéder à tes tourments. »

Quelle orgie, ô Français, empourpre les fenêtres

Où festoient de paris les incroyables maîtres !

Ils sont là, ces amis du peuple souverain,

Le cœur rempli de fiel, le front paré de roses,

Au milieu du fracas de leurs apothéoses,

Semant de débris leur chemin.

L’orchestre épanche au loin ses fanfares bruyantes ;

C’est le concert affreux des notes éclatantes

Que lancent vers le Ciel les canons de nos forts.

Qu’on cesse de vanter les vieilles saturnales,

A l’aspect inouï de tant de bacchanales

Foulant sous leurs pieds tant de morts.

Tourbillonnez, tribuns, dans la danse légère !

Qu’importe si demain tombe dans la poussière

Tout ce peuple, instrument devoir bon plaisir !

Qu’importe si demain quelques milliers de mères

Sentent plus noir le bouge abritant leurs misères,

En voyant leur mari mourir !

Oui, qu’importe, après tout, si votre tyrannie,

Comme un pressoir conduit par un hideux génie,

Sans trêve, nuit et jour, écrase les Français ;

Pourvu que vos ayez une joie éphémère,

Qu’importe que la France, en sa douleur amère,

Tendant les mains vous dise : « Assez ! »

Dansez ! N’avez-vous pas, pour applaudir vos danses,

Et mêler leurs clameurs à vos molles cadences,

Nos ennemis d’hier campés à vos côtés ?

Le Prussien a pour vous des rires homériques ;

Il surveille, jaloux, vos sauts épileptiques

Et le cours de vos voluptés.

Dansez ! Dansez toujours !… Mais craignez la vengeance

De celui que maudit votre bouche en démence.

L’enfer quitte sa proie, ô sinistres bouffons.

Quelqu’un saura venger notre France Abattue ;

O nouveaux Balthazars, avec l’éclair qui tue

Cyrus viendra broyer vos fronts.