Lorsque je serai morte
Written 1925-01-01 - 1925-01-01
Lorsque je serai morte, ah ! ne m'enfermez pas !
Laissez-moi sans tombeau, sans grille qui me fasse
Sentir une barrière au-delà du trépas !
Ne rationnez plus ma mesure d'espace !
Puisque vivante j'ai plié devant les lois,
Morte, libérez-moi !
Que je n'éprouve plus d'écrasantes contraintes !
‒ Ne posez pas de dalle au-dessus de mon cœur ‒
Qu'aucun obscur respect ne m'impose une feinte
‒ Ne dressez pas de croix, ne versez pas de pleurs ‒
Et, pour qu'en mon cercueil, j'oublie enfin l'entrave,
Qu'aucun nom ne s'y grave !
Laissez se disperser mes cendres au dehors !
Ne me concédez pas, ainsi que fait -la vie,
La place exacte et les limites de mon corps,
Mais que le vent du ciel prenne, emporte, amplifie,
Ma poussière anonyme et ce qu'elle contint
De désirs non éteints !
Quand j'aurai dépouillé cette forme précise
Je ne connaîtrai plus de devoirs ni de droits !
J'échapperai dès lors à toutes les emprises
Aux vôtres, êtres chers ! qui m'imposiez un choix
Par mon sentiment même ; aux tiennes, conscience,
Si dure à mes offenses !
Et je pourrai ne suivre, enfin, que le Hasard !
Ce Hasard dont l'ivresse, irresponsable et chaude,
Ne m'a pas terrassée, esprit et corps épars,
C'est lui qui mènera les nocturnes maraudes
Où les morts vont glaner les bonheurs défendus
Que, vifs, ils n'ont pas eus !
Oui ! moi qui ne voulais m'engager sur les routes
Qu'après avoir compté leurs tournants périlleux,
J'irai, sans un scrupule, en poussière dissoute,
Danser sur le chemin qui me plaira le mieux !
Vers quoi ?… Vers l'horizon d'un mirage lunaire
Ou le creux d'une ornière !
Qu'importe ! Sans prévoir, sans craindre ou mesurer !
J'irai, comme au printemps les pollens dans la brise !
Pensent-ils, croyez-vous, lorsqu'ils vont à leur gré
Mêler leurs poudres d'or de cytise à cytise,
Ou porter aux pommiers l'amertume des buis
Sans souci de leurs fruits ?
C'est comme eux que je veux suivre ma fantaisie !
Pour que la douce nuit fasse entr'ouvrir mon cœur,
Que mes désirs, non contenus, se rassasient,
Que ma cendre impalpable, encor pleine d'ardeurs,
Mais dépourvue enfin d'an excès de sagesse,
S'envole et se connaisse !
Et qu'elle ose, elle qui n'aura plus de remords,
Qu'elle ose l'action, si simple et si sauvage,
Dont ma main frémissante a contenu l'effort
Sans l'accomplir, qu'elle ose enfin ! sur son passage,
Se poser largement, comme pour conquérir,
Par droit de son désir !
Qu'elle aille s'emparer des biens qu'elle convoite,
La poussière de mon pauvre corps affamé !
…Qu'elle aille caresser les petits cous tout moites
Des poupons endormis, et, qu'au contact aimé,
Elle ait l'illusion d'être encore féconde
Et d'enfanter un monde !
Qu'elle aille se glisser aux lèvres des amants
A l'instant où l'aveu, quel qu'il soit en paroles,
N'étant plus qu'un instinct, les unit simplement,
Et que leur long baiser la presse et la console
De l'étreinte qu'elle a, jusque dans sa pensée,
Par devoir renoncée !
Et qu'elle aille, pendant cette nuit, se poser
Pour partager l'émoi de quelque sombre couple
Que n'a pu contenter la saveur du baiser,
Quand l'un d'eux, fou d'amour, aura d'un couteau souple,
Fendu le cœur étroit, trop calme à son souhait,
Qu'il adore et qu'il hait !
Que ma poussière alors s'imprègne goutte à goutte
De ce beau sang profond qui coule lentement
Et contient le secret qu'on cherche et qu'on redoute !
Car j'aurai passé l'heure où soi-même on se ment,
Et je m'en irai droit vers les troubles délires
Dont le mystère attire !
Ah ! vous n'avez connu de moi que la pudeur
Et la réserve et la tenue et le silence,
Mais moi je le savais que le cœur de mon cœur
Défaillait par excès et non pas par carence,
Et je savais aussi quel strangulant étau
Enserrait ses sursauts !
N'est pas libre qui veut ! J'avais ma conscience
Qui veillait attentive à mes moindres écarts,
Et j'avais beau haïr sa détestable outrance
Je l'ai subie !… Alors quand il sera trop tard
Pour le bonheur, qu'au moins ma cendre se soulève
Vers l'ombre de ses rêves…
Ne posez pas de dalle au-dessus de mon cœur !
‒ Que je n'éprouve plus d'écrasantes contraintes ‒
Ne dressez, pas de croix, ne versez pas de pleurs !
‒ Qu'aucun obscur respect ne m'impose une feinte ‒
Mais, quand je serai morte, absolvez-moi tout bas
Et ne m'enfermez pas !