L'oubli

By Victor Hugo

Written 1865-01-01 - 1865-01-01

Autrefois inséparables,

Et maintenant séparés.

Gaie, elle court dans les prés,

La belle aux chants adorables ;

La belle aux chants adorés,

Elle court dans la prairie ;

Les bois pleins de rêverie

De ses yeux sont éclairés.

Apparition exquise !

Elle marche en soupirant,

Avec cet air conquérant

Qu'on a quand on est conquise.

La Toilette, cet esprit,

Cette déesse grisette,

Qu'adore en chantant Lisette,

À qui Minerve sourit,

Pour la faire encor plus belle

Que ne l'avait faite Dieu,

Pour que le vague oiseau bleu

Sur son front batte de l'aile,

A sur cet ange câlin

Épuisé toute sa flore,

Les lys, les roses, l'aurore,

Et la maison Gagelin.

Soubrette divine et leste,

La Toilette au doigt tremblant

A mis un frais chapeau blanc

Sur ce flamboiement céleste.

Regardez-la maintenant.

Que cette belle est superbe !

Le cœur humain comme l'herbe

Autour d'elle est frissonnant.

Oh ! la fière conquérante !

Le grand œil mystérieux !

Prévost craint pour Desgrieux,

Molière a peur pour Dorante.

Elle a l'air, dans la clarté

Dont elle est toute trempée,

D'une étincelle échappée

À l'idéale beauté.

Ô grâce surnaturelle !

Il suffit, pour qu'on soit fou,

Qu'elle ait un ruban au cou,

Qu'elle ait un chiffon sur elle.

Ce chiffon charmant soudain

Aux rayons du jour ressemble,

Et ce ruban sacré semble

Avoir fleuri dans l'Éden.

Elle serait bien fâchée

Qu'on ne vît pas dans ses yeux

Que de la coupe des cieux

Sa lèvre s'est approchée,

Qu'elle veut vaincre et charmer,

Et que c'est là sa manière,

Et qu'elle est la prisonnière

Du doux caprice d'aimer.

Elle sourit, et, joyeuse,

Parle à son nouvel amant

Avec le chuchotement

D'une abeille dans l'yeuse.

— Prends mon âme et mes vingt ans.

Je n'aime que toi ! dit-elle.

Ô fille d'Ève éternelle,

Ô femme aux cheveux flottants,

Ton roman sans fin s'allonge ;

Pendant qu'aux plaisirs tu cours,

Et que, te croyant toujours

Au commencement du songe,

Tu dis en baissant la voix :

— Pour la première fois, j'aime !

L'amour, ce moqueur suprême,

Rit, et compte sur ses doigts.

Et, sans troubler l'aventure

De la belle aux cheveux d'or,

Sur ce cœur, si neuf encor,

L'amour fait une rature.

Et l'ancien amant ? Pâli,

Brisé, sans doute à cette heure

Il se désespère et pleure…

Écoutez cet hallali.

Passez les monts et les plaines ;

La curée est dans les bois ;

Les chiens mêlent leurs abois,

Les fleurs mêlent leurs haleines ;

Les voyez-vous ? Le voilà.

Il est le centre. Il flamboie.

Il luit. Jamais plus de joie

Dans plus d'orgueil ne brilla.

Il brille au milieu des femmes,

Tous les yeux lui disant oui,

Comme un astre épanoui

Dans un triomphe de flammes.

Il cherche en face de lui

Un sourire peu sévère,

Il chante, il lève son verre,

Éblouissant, ébloui.

Tandis que ces gaietés franches

Tourbillonnent à sa voix,

Elle, celle d'autrefois,

Là-bas, bien loin, sous les branches,

Dans les taillis hasardeux,

Aime, adore, se recueille,

Et, près de l'autre, elle effeuille

Une marguerite à deux.

Fatal cœur, comme tu changes !

Lui sans elle, elle sans lui !

Et sur leurs fronts sans ennui

Ils ont la clarté des anges.

Le séraphin à l'œil pur

Les verrait avec envie,

Tant à leur âme ravie

Se mêle un profond azur !

Sur ces deux bouches il semble

Que le ciel met son frisson ;

Sur l'une erre la chanson,

Sur l'autre le baiser tremble.

Ces êtres s'aimaient jadis ;

Mais qui viendrait le leur dire

Ferait éclater de rire

Ces bouches du paradis.

Les baisers de l'autre année,

Où sont-ils ? Quoi ! nul remord !

Non ! Tout cet avril est mort,

Toute cette aube est fanée.

Bah ! le baiser, le serment,

Rien de tout cela n'existe.

Le myosotis, tout triste,

Y perdrait son allemand.

Elle ! à travers ses longs voiles,

Que son regard est charmant !

Lui ! comme il jette gaiement

Sa chanson dans les étoiles !

Qu'elle est belle ! Qu'il est beau !

Le morne oubli prend dans l'ombre,

Par degrés, l'épaisseur sombre

De la pierre du tombeau.