L’oublieux

By Jean Richepin

Written 1894-01-01 - 1894-01-01

Ô bateau, roi des galants,

Sous toi la vague se creuse,

Et dans sa rage amoureuse

Ses genoux serrent tes flancs.

Tu réponds à ses caresses,

Ô bateau, roi des coureurs.

Tu rends fureurs pour fureurs.

Elle t’étreint. Tu la presses.

Quand son amour cependant

T’accable, tu t’en soulages,

Ô bateau, roi des volages,

Qui veux vivre indépendant.

Roi des don Juans sans rebelles,

Tu prends le plaisir donné ;

Puis après, le dos tourné,

Tu vas trouver d’autres belles.

Tu ne les revois jamais,

Celles qui disaient : « Il m’aime ! »

Tu ne t’en souviens plus même.

Dis comment tu les nommais ?

Bienheureux qui suit ta mode,

Bateau, roi des oublieux,

Et se contente en tous lieux

De la volupté commode !

Bienheureux, et sage aussi,

Qui ne jouit que de l’heure,

Comme toi que rien ne leurre,

Bateau, roi des sans-souci !

Cela vaut mieux que de vivre

En empoisonnant son cœur

De regrets et de rancœur…

Bienheureux qui s’en délivre,

Et boit avec des guenons

Le vin des grosses ivresses

À la santé des maîtresses

Dont il ne sait plus les noms !