Ma fille

By Marceline Desbordes-Valmore

Written 1830-01-01 - 1830-01-01

Ondine ! enfant joyeux qui bondis sur la terre,

Mobile comme l’eau qui t’a donné son nom,

Es-tu d’un séraphin le miroir solitaire ?

Sous ta grâce mortelle orne-t-il ma maison ?

Quand je t’y vois glisser dansante et gracieuse,

Je sens flotter mon âme errante autour de toi :

Je me regarde vivre, ombre silencieuse ;

Mes jours purs, sous tes traits, repassent devant moi !

Car toujours ramenés vers nos jeunes annales,

Nous retrempons nos yeux dans leurs fraîches couleurs ;

Midi n’a plus le goût des heures matinales

Où l’on a respiré tant de sauvages fleurs !

Le champ, le plus beau champ que renfermait la terre,

Furent les blés bordant la maison de mon père,

Où je dansais, volage, en poursuivant du cœur

Un rêve qui criait : « Bonheur ! bonheur ! bonheur ! »

C’est toi ! mes yeux blessés par le temps et les larmes,

Redevenus miroirs, se rallument d’amour !

N’es-tu pas tout ce monde infini, plein de charmes,

Que j’encerclais d’espoir, en essayant le jour ?

Viens donc, ma vie enfant ! et si tu la prolonges,

Ondine ! aux mêmes flots ne l’abandonne pas.

Que les ruisseaux, les bois, les fleurs où tu te plonges,

Gardent leur fraîche amorce au penchant de tes pas ;

Viens ! mon âme sur toi pleure et se désaltère.

Ma fille, ils m’ont fait mal !… Mets tes mains sur mes yeux,

Montre-moi l’espérance et cache-moi la terre ;

Ange ! retiens mon vol, ou suis-moi dans les cieux…

Mais tu n’entendras pas mes plaintes interdites.

Dit-on au passereau de haïr, d’avoir peur ?

Tes oreilles encor sont tendres et petites,

Enfant ! je ne veux pas méchantiser ton cœur.

Garde-le plein d’écho de ma voix maternelle :

Dieu qui t’écoute encore ainsi m’écoutera.

Ô ma blanche colombe ! entr’ouvre-moi ton aile ;

Mon cœur a fait le tien ; il s’y renfermera ;

Car ce serait affreux et pitié de t’apprendre,

Quand tu baises mes pleurs, ce qui les fait couler :

Va les porter à Dieu, sans chercher à comprendre

Ce qu’une larme pèse et coûte à révéler !

Tout pleure ! et l’innocent que le torrent entraîne,

Et ceux qui, pour prier, n’ont que leurs repentirs ;

Peut-être en ce moment les soupirs d’une reine,

Sur la route du ciel, rencontrent mes soupirs.

Mais que l’oiseau des nuits t’effleure en sa tristesse :

Il passe, mon Ondine, il passe avec vitesse :

Sur tes traits veloutés j’aime à boire tes pleurs ;

C’est l’ondée en avril qui roule sur les fleurs.

Que tes cheveux sont doux ! étends-les sur mes larmes,

Comme un voile doré sur un noir souvenir.

Embrassons-nous !… Sais-tu qu’il reste bien des charmes

À ce monde pour moi plein de ton avenir ?

Et le monde est en nous : demeure avec toi-même ;

L’oiseau pour ses concerts goûte un sauvage lieu ;

L’innocence a partout un confident qui l’aime.

Oh ! ne livre ta voix qu’à cet écho : c’est Dieu !