Ma grand'mère

By Pierre-Jean Béranger

Written 1815-01-01 - 1815-01-01

Ma grand'mère, un soir à sa fête,

De vin pur ayant bu deux doigts,

Nous disait en branlant la tête :

Que d'amoureux j'eus autrefois !

Combien je regrette

Mon bras si dodu,

Ma jambe bien faite,

Et le temps perdu !

Quoi ! Maman, vous n'étiez pas sage !

— non vraiment ; et de mes appas

Seule à quinze ans j'appris l'usage,

Car la nuit je ne dormais pas.

Combien je regrette

Mon bras si dodu,

Ma jambe bien faite,

Et le temps perdu !

Maman, vous aviez le cœur tendre ?

— oui, si tendre, qu'à dix-sept ans,

Lindor ne se fit pas attendre,

Et qu'il n'attendit pas long-temps.

Combien je regrette

Mon bras si dodu,

Ma jambe bien faite,

Et le temps perdu !

Maman, Lindor savait donc plaire ?

— oui, seul il me plut quatre mois :

Mais bientôt j'estimai Valère,

Et fis deux heureux à-la-fois.

Combien je regrette

Mon bras si dodu,

Ma jambe bien faite,

Et le temps perdu !

Quoi ! Maman, deux amants ensemble !

— oui, mais chacun d'eux me trompa.

Plus fine alors qu'il ne vous semble,

J'épousai votre grand-papa.

Combien je regrette

Mon bras si dodu,

Ma jambe bien faite,

Et le temps perdu !

Maman, que lui dit la famille ?

— rien, mais un mari plus sensé

Eût pu connaître à la coquille

Que l'œuf était déja cassé.

Combien je regrette

Mon bras si dodu,

Ma jambe bien faite,

Et le temps perdu !

Maman, lui fûtes-vous fidèle ?

— oh ! Sur cela je me tais bien.

À moins qu'à lui Dieu ne m'appelle,

Mon confesseur n'en saura rien.

Combien je regrette

Mon bras si dodu,

Ma jambe bien faite,

Et le temps perdu !

Bien tard, maman, vous fûtes veuve ?

— oui ; mais, graces à ma gaîté,

Si l'église n'était plus neuve,

Le saint n'en fut pas moins fêté.

Combien je regrette

Mon bras si dodu,

Ma jambe bien faite,

Et le temps perdu !

Comme vous, maman, faut-il faire ?

— eh ! Mes petits-enfants, pourquoi,

Quand j'ai fait comme ma grand'mère,

Ne feriez-vous pas comme moi ?

Combien je regrette

Mon bras si dodu,

Ma jambe bien faite,

Et le temps perdu !