Ma vocation

By Pierre-Jean Béranger

Written 1815-01-01 - 1815-01-01

Jeté sur cette boule,

Laid, chétif, et souffrant ;

Étouffé dans la foule,

Faute d'être assez grand ;

Une plainte touchante

De ma bouche sortit ;

Le bon Dieu me dit : chante,

Chante, pauvre petit !

Le char de l'opulence

M'éclabousse en passant ;

J'éprouve l'insolence

Du riche et du puissant ;

De leur morgue tranchante

Rien ne nous garantit.

Le bon Dieu me dit : chante,

Chante, pauvre petit !

D'une vie incertaine

Ayant eu de l'effroi,

Je rampe sous la chaîne

Du plus modique emploi.

La liberté m'enchante,

Mais j'ai grand appétit.

Le bon Dieu me dit : chante,

Chante, pauvre petit !

L'amour, dans ma détresse,

Daigne me consoler ;

Mais avec la jeunesse

Je le vois s'envoler.

Près de beauté touchante

Mon cœur en vain pâtit.

Le bon Dieu me dit : chante,

Chante, pauvre petit !

Chanter, ou je m'abuse,

Est ma tâche ici-bas.

Tous ceux qu'ainsi j'amuse

Ne m'aimeront-ils pas ?

Quand un cercle m'enchante,

Quand le vin divertit ;

Le bon Dieu me dit : chante,

Chante, pauvre petit !