Ma Voisine

By Charles-Théophile Feret

Written 1912-01-01 - 1912-01-01

Quand le jour a brûlé sa chair grassette et blonde,

— Poreuse alcarazas dont sue en perles l’onde,

Pulpe que la brunette a d’un grain plus serré, —

A sa fenêtre ma voisine au chef doré,

Se fiant au feuillage, à la nuit ingénue,

Apparaît languissante, et luit pâlement, nue.

Nue ! elle ne sait pas la brèche en ses tilleuls,

Et qu’aux poètes comme aux derniers faunes, seuls,

Les dieux livrent encor la blanche proie hellène,

Nymphe des monts ou de la mer à Mytilène ;

Que du jardin nocturne et de lune trempé

Ils nous font ou l’Hymette ou le val de Tempé ;

Car les yeux bleus du rêve ont des vertus secrètes

Que la Beauté convie à ses plus belles fêtes.

De qui viens-tu parler, jeune femme à la nuit ?

De l’amant qui te lasse ou de cil qui te fuit ?

Sur cette rose est-ce une bouche que tu baises ?

Qui mieux, sous l’éventail de ces branches, s’apaise

De ton cœur frémissant ou de ta gorge en feu ?

Adieu léger, regret moqueur, pudique aveu,

Que murmure ta lèvre à l’ombre confidente ?

L’abîme de la rue et la feuille abondante

Séparent à jamais nos bras et nos destins ;

Ma main seule t’envie à mes yeux clandestins.

D’Amour, jeune ruffian qui bat des cartes fausses,

Peu me chault ; seul dénoue encor mon haut-de-chausses,

Seul débouche pour moi de magiques flacons,

Le Plaisir, sûr valet, qui garnit les balcons…

Il m’a de toi donné la part la plus suave :

Voir, c’est avoir un peu, jouir, sans être esclave.

Et voici que tes bras levés font sur ton dos

De ta nuque crouler les fluides fardeaux,

Que ton aisselle luit d’une touffe de plume.

Mon nez bat ; dans le vent illusoire je hume

En des moiteurs de blonde un âcre sauvagin.

De tes feminités et de leur doux engin,

Puisqu’une rampe me coupe ton ventre au cintre,

Mon vers chaste et déçu ne peut être le peintre.

A ta vaste toison — cette charge de blé

Sur ton dos — ne s’oppose un crin plus crespelé.

Je perds aussi tes longues jambes et leur lustre,

Vague blancheur entre les galbes des balustres.

O toi que je n’aurai jamais, ô toi qui m’eus,

En désarmant de leur acier mes yeux émus,

Reprends tes chastes lins et regagne ta couche,

Maintenant que, cabré de volupté farouche,

Dans une odeur de toile chaude et de couvain

Je cours charger un flanc que raie un noir ravin.

C’est la brunette au grain plus serré, c’est l’épouse.

Quand mon baiser la brûlera de sa ventouse,

Si t’arrivent là-bas des gémissements longs,

Crois qu’un rauque bonheur déchire deux coulombs ;

Et ne jalouse pont celle dont l’habitude

Ravie, et s’étonnant de mon élan plus rude,

Ne saura pas, mêlée au corps de son mari,

Qu’une adultère ardeur la foule et la tarit,

Que sa dévotion conjugale et câline

Sert de traîtres désirs comme une Messaline.

Mais je te dédierai la fougue où je connus

Sur la brune Pallas une claire Vénus.

Et toi-même vas-tu, te coulant sous tes toiles,

Réveiller un amant remué jusqu’aux moelles

Par ta jambe gélive et ton odeur d’été,

Et ces jumeaux compacts de ta rotondité ?

Peut-être projetant ma luxure lointaine

T’ai-je touché le sein d’une invisible antenne ;

Et ton maître, étonné de tes jeux assouplis

Aux rites qu’il n’osait enseigner à tes lits,

Va, dans la bouche et dans la conque autrefois prompte

Aux refus, retrouver deux esclaves sans honte.

Puisqu’Eros doit demain t’asservir, aujourd’hui

Ne crains pas un peu de bassesse devant lui.