Macte animo
By Albert Angot
Written 1871-01-01 - 1871-01-01
Ami, j’attends les chants de ta muse endormie.
« Nos malheurs m’ont donné lame de Jérémie :
« Je n’aurais, me dis-tu, pour chants que des sanglots :
« La foule a répandu le doute sur mes rêves,
« Ainsi que l’océan sur ses immenses grèves
« Répand l’écume de ses flots.
« Aujourd’hui, je ressemble à ces derniers prophètes,
« Criant au peuple juif : — »Des cendres sur vos têtes !
« Malheur, trois fois malheur ! Écoutez Jéhova !
« La ville du Seigneur, Jérusalem succombe ;
« Encore quelques jours, le temple croule et tombe.
« Malheur ! loin de nous Dieu s’en va.”
Mais ce sont là les chants que de toi je désire ;
Accours à l’unisson faire vibrer ta lyre
Avec mon luth plaintif, en ce siècle d’airain.
Oh ! ce serait bien beau de voir deux âmes fières,
Deux poëtes amis, marchant comme des frères,
Pleins de foi, la main dans la main.
Non, ce n’est point assez de me dire : — « Courage !— »
De t’écrier : — « Poëte au milieu de l’orage,
Tu chantes sur la mer, ainsi que l’alcyon.”
Tes encouragements sont des œuvres stériles.
Les bons doivent donner des exemples utiles :
L’exemple, c’est leur mission.
Moïse n’eût donc point été pour toi coupable,
S’il avait déposé le fardeau redoutable
De rédiger sa loi sous les yeux du Seigneur ;
S’il n’avait point broyé, le front plein de colères,
Tout rayonnant encore des divines lumières,
Le veau d’or sous son pied vainqueur ?
Ami, tu dois des chants à ce temps d’anathême ;
Car ce n’est point en vain que le Seigneur lui-même
D’un sacerdoce auguste a revêtu ton front.
Malheur à toi, malheur ! si tu manques d’audace,
Si ton corps se refuse à porter la cuirasse,
Pour lutter contre le dragon.
Ce monstre, ce dragon, c’est le vice aux cent faces,
Qu’il soit rempli de fange ou parfumé de grâces,
Quel se nomme impudeur ou bien impiété ;
C’est cet esprit funeste aux ailes de harpie,
Qui de son ombre vient voiler le front impie,
Et troubler la société.
Oui, le vice a tout fait pour que Dieu nous abhorre.
Paris dans son orgie a dépassé Gomorrhe ;
Nous aussi, nous portions le bandeau de l’erreur.
Aujourd’hui l’étranger et les guerres civiles
Punissent durement et nos champs et nos villes.
Redoutons la main du Seigneur.
Mais quand la trahison et les haines funestes
Des pouvoirs écrasés se disputent les restes ;
Quand l’émeute en haillons, terreur des innocents,
De même qu’une folle à l’hospice échappée,
Parcourt les carrefours, brandissant une épée
Dont elle blesse les passants ;
C’est l’instant, ô Réné, c’est l’instant pour la lyre
De calmer les transports de l’émeute en délire ;
Les accents de David calmaient ainsi son roi ;
C’est l’instant de montrer un peu d’indépendance,
De laisser entrevoir au loin la Providence,
L’instant de sonner le beffroi.