Madame grégoire

By Pierre-Jean Béranger

Written 1815-01-01 - 1815-01-01

C'était de mon temps

Que brillait Madame Grégoire.

J'allais à vingt ans

Dans son cabaret rire et boire ;

Elle attirait les gens

Par des airs engageants.

Plus d'un brun à large poitrine

Avait là crédit sur la mine.

Ah ! Comme on entrait

Boire à son cabaret !

D'un certain époux

Bien qu'elle pleurât la mémoire,

Personne de nous

N'avait connu défunt Grégoire ;

Mais à le remplacer

Qui n'eût voulu penser ?

Heureux l'écot où la commère

Apportait sa pinte et son verre !

Ah ! Comme on entrait

Boire à son cabaret !

Je crois voir encor

Son gros rire aller jusqu'aux larmes,

et sous sa croix d'or

L'ampleur de ses pudiques charmes.

Sur tous ses agréments

Consultez ses amants :

Au comptoir la sensible brune

Leur rendait deux pièces pour une.

Ah ! Comme on entrait

Boire à son cabaret !

Des buveurs grivois

Les femmes lui cherchaient querelle.

Que j'ai vu de fois

Des galants se battre pour elle !

La garde et les amours

Se chamaillant toujours,

Elle, en femme des plus capables,

Dans son lit cachait les coupables.

Ah ! Comme on entrait

Boire à son cabaret !

Quand ce fut mon tour

D'être en tout le maître chez elle,

C'était chaque jour

Pour mes amis fête nouvelle.

Je ne suis point jaloux :

Nous nous arrangions tous.

L'hôtesse, poussant à la vente,

Nous livrait jusqu'à la servante.

Ah ! Comme on entrait

Boire à son cabaret !

Tout est bien changé :

N'ayant plus rien à mettre en perce,

Elle a pris congé

Et des plaisirs et du commerce.

Que je regrette, hélas !

Sa cave et ses appas !

Long-temps encor chaque pratique

S'écrîra devant sa boutique :

Ah ! Comme on entrait

Boire à son cabaret !