Madame Polichinelle
Written 1875-01-01 - 1875-01-01
Ta grandeur me remplit d'effroi,
Polichinelle ! — Réponds-moi.
Il paraît que tu bats ta femme.
Eh ! oui, quelquefois je l'entame !
Oui, je la rosse, je la bats,
Et même, on m'entend de là-bas,
Quand, féroce comme un Cosaque,
Je lui tombe sur la casaque
Et de cent coups je lui fais don.
Mais, lui demandes-tu pardon ?
Il serait beau que je le fisse !
Alors, dis, par quel artifice
Es-tu cependant adoré ?
C'est que mon habit est doré.
Madame, dit-on, se révolte
Parfois.
Eh ! oui. Par l'archivolte
De mon palais ! tu dis fort bien.
Parfois elle rompt son lien.
Ces jours derniers, émancipée,
La dame s'était échappée
Par un élan bien réussi !
Vrai Dieu ! qu'elle était belle ainsi,
Mon Espagnole, ma Chimène !
Elle tranchait de l'inhumaine !
Elle portait d'un air mignon
La rose rouge à son chignon,
Et, fière, elle frémissait toute
Dans l'air libre, ayant une goutte
De sang de taureau dans le cœur !
Cependant, te voilà vainqueur.
Parle-moi, beau chanteur de gammes :
Quel charme en toi dompte les dames ?
Car ta bosse est pleine de vent
Par derrière, aussi par devant ;
Et, comme tu fus un ivrogne,
On voit fleurir ta rouge trogne.
Pour le reste, nous t'égalons !
C'est parce que j'ai des galons.
Parlons franc. Tout le jour tu vides
Les pots, de tes lèvres avides ;
Et, trouvant que la soif te nuit,
Tu les vides encor la nuit.
Ta conduite est fort excentrique :
Au retour, tu prends une trique
Et, délibérément, tu bats
Le manteau, la robe et les bas
De madame Polichinelle.
Qui donc fait que la péronnelle
Consent à ces jeux effrénés ?
La pourpre — que j'ai sur mon nez !
Bref, ayant mis à sec une outre,
Tu vides l'autre, et passes outre ;
Tu nous montres, étant fort laid,
Des cheveux plus blancs que du lait,
Et, de plus, tu deviens obèse.
D'où vient que ta femme te baise
Ainsi qu'un héros de roman ?
Apprends-moi donc quel talisman
Fait qu'une dame si jolie
Supporte la triste folie
De ton caractère immoral ?
C'est mon chapeau de général !