Mainvilliers
Written 1871-01-01 - 1871-01-01
C'était un asile modeste
Où, loin de la grande cité,
Dans une solitude agreste,
Se réunissait chaque été
Ma chère et paisible famille,
Femme, enfant, vieillard, jeune fille ;
Et comme un nid sous la charmille
On le croyait bien abrité…
Tout à coup, la pauvre nichée,
Comme à l'approche du vautour,
S'envole toute effarouchée
Jusqu'aux rivages de l'Adour…
Et je sens mon âme se fendre…
Mais seul et voulant le défendre
Je reste à mon seuil pour attendre
L'ennemi qui rôde à l'entour !
Il vint, l'envahisseur sauvage
Qui ne songe qu'à dévaster,
Et dans le calme paysage
J'ai vu ses obus éclater ;
Et, l'arme au poing pour la bataille,
Front haut, cœur froid, bouche qui raille,
A mon poste, sous la mitraille,
Comme un soldat j'ai su rester !…
Puis quand débordés par le nombre
Il fallut céder le terrain,
Je suis parti, le regard sombre,
Serrant mon fusil dans ma main,
Et fier de sentir dans mon âme
Que l'instinct du devoir enflamme
Briller comme une pure flamme
Un contentement souverain !…
Avant la fin de la journée
Ces reîtres aux casques pointus
Sur la maison abandonnée
En pillards s'étaient abattus…
Et qui donc osera prétendre
Que de ces gueux qu'il faudrait pendre
Un seul, bon mari, père tendre,
De la famille a les vertus ?…
Erreur ! mensonge ! hypocrisie !
Car malgré ce droit du vainqueur
Et malgré cette frénésie
Qui du soldat fait un voleur,
Ce nid vide mais tiède encore
Où la voix de ceux qu'on adore
Restait comme un écho sonore,
Par mille riens parlait au cœur…
La dernière lettre envoyée
A l'hôte du logis désert ;
Une capeline oubliée
Sur quelque meuble ; un livre ouvert,
L'alphabet de la fille aînée ;
Un ruban… une fleur fanée…
Et sur un coin de cheminée
Une poupée en toquet vert…
Jouets ! berceaux ! douces épaves
De l'amour et de l'amitié !
Ils ont tout saccagé, ces braves,
Sans choix, sans respect, sans pitié,
Et comme un dogue qui se joue
Des lambeaux souillés qu'il secoue
Ils ont tout traîné dans la boue,
Tout pris, tout brisé sous le pié !…
Et personne parmi ces brutes
Stupidement ivres de vin,
Ces ravageurs pour qui les luttes
Ne sont qu'un prétexte à butin,
N'a senti sa rage apaisée
Un seul moment par la pensée
De la maison qu'il a laissée
Lui-même à l'autre bord du Rhin !…
Et ce pillage fut si bête,
Si brutal, si lâche vraiment,
Qu'à cette heure-ci je regrette
D'avoir eu le cœur trop clément
Aux prisonniers de cette bande
Qu'on nomme l'armée allemande
Et qu'on avait sur ma demande
En vaincus traités dignement…
Mais non ! pas de regrets, en somme !
J'ai bien fait de faire cela,
Car on cesserait d'être un homme
En ressemblant à ces gens-là !
Enfants de la Gaule sans tache,
Luttons sans trêve et sans relâche,
Mais laissons toute action lâche
A tous ces bâtards d'Attila !…