Marche des scolaires

By Maurice Mac-Nab

Written 1891-01-01 - 1891-01-01

Il était un’ fois quat’ mioches

Conduits par un caporal.

C’était l’bataillon sans r’proches

Des scolaires d'Bougival.

L’un mangeait du pain d’épice,

Le deuxièm’du chocolat,

L’troisièm' suçait du réglisse

Et l'quatrièm’ son p’tit doigt.

Et moi, les mains dans mes poches,

Je m’disais en voyant ça :

Oh ! la ! la !

Qu’est-c’qui mouch’ra tous ces mioches !

Oh ! la ! la !

Qu’est-c’qui mouch’ra ces mioch’-là !

Soudain la troupe héroïque

Voit un bout d'cigare éteint

Qui gisait, mélancolique,

Abandonné du destin.

Tous quatre avec frénésie

Tomb’ dessus comm’ des vautours.

L’premier dit : « Pas d'jalousie,

On l’fum’ra chacun son tour. »

Et moi, les mains dans mes poches,

Je m’disais en voyant ça :

Oh ! la ! la !

Qu’est-c’qui mouch’ra tous ces mioches !

Oh ! la ! la !

Qu’est-c’qui mouch’ra ces mioch’-là !

Tout en faisant d’la fumée.

Ils entrent chez l’mastroquet,

L’deuxièm’ dit : « C’est ma tournée,

Moi j’m’enfile un perroquet ! »

« Patron, servez-nous du raide, »

Fait l’troisième, un p’tit pâlot ;

L'quatrièm’ dit : « J’intercède

Pour un verr’ de picolo ! »

Et moi, les mains dans mes poches,

Je m’disais en voyant ça :

Oh ! la ! la !

Qu’est-c’qui mouch’ra tous ces mioches !

Oh ! la ! la !

Qu’est-c’qui mouch’ra ces mioch’-là !

Les voilà près d’la boutique

Au grand épicier du coin,

Qui faisait d’la politique

À cent pas d’son magasin.

Tout à coup l’premier s’écrie,

En montrant un grand baquet :

« C’est d’la mélass’, je l’parie,

Mince c’qu’on va s’en flanquer ! »

Et moi, les mains dans mes poches,

Je m’disais en voyant ça :

Oh ! la ! la !

Qu’est-c’qui mouch’ra tous ces mioches !

Oh ! la ! la !

Qu’est-c’qui mouch’ra ces mioch’-là !

Saisissant l’moment propice,

Ils font semblant d’se cogner

Pour fair’ sauver la police

Qui commence à les lorgner.

Le plus grand, l’ivress’ dans l’âme,

Plong’ son sabre dans l’tonneau,

Y en a deux qui suc’ la lame

Et deux qui suc’ le fourreau.

Et moi, les mains dans mes poches,

Je m’disais en voyant ça :

Oh ! la ! la !

Qu’est-c’qui mouch’ra tous ces mioches !

Oh ! la ! la !

Qu’est-c’qui mouch’ra ces mioch’-là !

« Sapristi, j’ai la colique,

Fait l'quatrièm’ tout d’un coup ;

Faut qu’on s’soit trompé d’barrique,

C’était pas sucré du tout ! »

« Et moi j’ai l’feu dans la tête,

J’crois qu’c’était du savon noir ;

Faut-il qu'l’épicier soit bête,

Nous allons mourir ce soir ! »

Et moi, les mains dans mes poches,

Je m’disais en voyant ça :

Oh ! la ! la !

Qu’est-c’qui mouch’ra tous ces mioches !

Oh ! la ! la !

Qu’est-c’qui mouch’ra ces mioch’-là !

Vint à passer Déroulède,

Il aperçut les gamins

Qui criaient tous quatre : « À l’aide ! »

En s’tordant l’ventre à plein’ mains.

D’un geste patriotique

Les réchauffant sur son cœur,

Il dit : « Viv’ la République,

J’ai sauvé quatr’ z’électeurs ! »

Et moi, les mains dans mes poches,

Je m’disais en voyant ça :

Oh ! la ! la !

Qu’est-c’qui mouch’ra tous ces mioches !

Oh ! la ! la !

Qu’est-c’qui mouch’ra ces mioch’-là !