Marches funèbres

By Maurice Rollinat

Written 1883-01-01 - 1883-01-01

Toi, dont les longs doigts blancs de statue amoureuse,

Agiles sous le poids des somptueux anneaux,

Tirent la voix qui berce et le sanglot qui creuse

Des entrailles d'acier de tes grands pianos,

Toi, le cœur inspiré qui veut que l'Harmonie

Soit une mer où vogue un chant mélodieux,

Toi qui, dans la musique, à force de génie,

Fais chanter les retours et gémir les adieux,

Joue encore une fois ces deux marches funèbres

Que laissent Beethoven et Chopin, ces grands morts,

Pour les agonisants, pèlerins des ténèbres,

Qui s'en vont au cercueil, graves et sans remords.

Plaque nerveusement sur les touches d'ivoire

Ces effrayants accords, glas de l'humanité,

Où la vie en mourant exhale un chant de gloire

Vers l'azur idéal de l'immortalité.

Et tu seras bénie, et ce soir dans ta chambre

Où tant de frais parfums vocalisent en chœur,

Poète agenouillé sous tes prunelles d'ambre,

Je baiserai tes doigts qui font pleurer mon cœur !