Marée montante

By Louis Bouilhet

Written 1859-01-01 - 1859-01-01

Dans ma chambre, au bord de la plage,

Frère, je rêvais l'autre nuit,

Et la lune, sur mon visage,

Doux fantôme, glissait sans bruit ;

La blanche lueur qui pénètre

Tremblait aux rideaux suspendus ;

Une voix chante à ma fenêtre,

Une voix aux sons inconnus.

Jusqu'à moi, dans l'ombre, elle arrive

Frémissante et pure à la fois,

Comme la vague sur la rive,

Comme la brise dans les bois :

« Éveille-toi ! fils de la terre,

» Je suis la nymphe aux verts réseaux,

» J'habite l'antre solitaire

» Où bruissent les grandes eaux.

» J'attache ma tunique bleue

» Avec des perles de corail ;

» Deux poissons à la large queue

» Font voler ma conque d'émail.

» Pour orner ma gorge d'ivoire

» Et mes longs cheveux ruisselants,

» J'ai des couronnes d'algue noire

» Et des colliers de galets blancs.

» Ma trompe est pleine de murmures

» Qui du ciel charment les palais,

» Et je prends, quand les nuits sont pures,

Les étoiles dans mes filets.

» Éveille toi ! je suis la reine,

» La reine aux immenses états !

» Je marche fière et souveraine,

» Portant le monde dans mes bras !

» Les destins ont mis mon empire

» Partout où sonne l'Océan ;

» L'azur des flots est mon sourire,

» Et ma colère est l'ouragan !

» Loin des climats où sont les hommes,

» Pour le nautonnier libre et fort,

» J'ai des villes et des royaumes

» Dont on voit luire les toits d'or.

» Je garde mes îles fécondes

A qui franchit les vastes flots,

D Car j'aime à bercer, sur mes ondes,

Le navire et les matelots.

» Et ceux qu'entraînent les naufrage,

» Je les emporte dans mes bras,

» Jusqu'au pays des coquillages

» Que le monde ne connaît pas.

» On les a Cru morts, dans leurs villes ;

» Ils ont des palais de cristal,

» Ensemble, sous les flots tranquilles,

» Ils causent du pays natal.

» Ils sont rois des vallons humides,

» Aux lieux profonds et reculés

» Où viennent les phoques timides

» Bondir dans les varechs salés.

» Au bruit lointain des vents sonores,

» De belles vierges aux yeux verts,

» Sous des grottes de madrépores,

» Les attirent par leurs concerts.

» Ils ont des champs et des collines

» Que tapisse le fucus frais,

» Et vont cueillant mes perles fines

» Aux branches rouges des forêts… »

Et la voix, plus faible résonne,

Mêlée au murmure des vents ;

De ma fenêtre qui frissonne

J'écartai les rideaux mouvants.

La nuit, sur la plaine ondoyante,

Comme un riche dôme, éclatait,

Tandis qu'écumeuse et bruyante,

Sur la grève la mer montait !

Et c'est le chant qu'en leur jeune âge

Ont entendu les matelots,

Quand ils jouaient sur le rivage,

Ou qu'ils dormaient au bruit des flots.