Masques et Dominos

By Théodore Banville

Written 1875-01-01 - 1875-01-01

Ohé ! voici les masques !

Fiévreux, coiffés de casques,

Costumés en titis,

En ouistitis,

Sans mesure et sans règles,

Ils poussent des cris d'aigles,

De chenapans, de paons

Et d'aegipans !

Le Délire s'exalte

Et, le long de l'asphalte,

Fait ondoyer ces chars

De balochards !

Hurlez dans les ténèbres !

Mais, ô têtes célèbres,

Est-ce vous que je vois ?

J'entends des voix

Qui me sont familières !

Ours blancs sans muselières,

Chicards, turcs, albanais,

Je vous connais !

Car cette fois, sans lustre,

Tout le Paris illustre

A pied comme à cheval

Fait carnaval !

Voici la Femme à barbe

Qui but de la rhubarbe ;

Et c'est d'où vint sa peur

Près du sapeur.

Sous tes regards, Europe,

La Sappho de la chope,

Œil triste et front pâli,

Sort de l'oubli

Et reprend sa marotte.

(On sait quelle carotte

Cette Ange de l'aplomb

Eut dans le plomb !)

Voici l'Homme au trombone !

S'il a près de la bonne

Cet air aguerri, c'est

Qu'il guérissait ;

Car, pour rendre aux gens chauves

Des cheveux noirs ou fauves,

Ce zouave Jacob

Vaut monsieur Lob !

Voici le ferme athlète

Qu'une lionne allaite

Et qui cache son nez

Aux gens bien nés ;

Certes il est bel homme ;

Pourtant Gavroche nomme

Ce fier lutteur masqué :

Communiqué !

Ah ! te voilà, mon brave !

Qu'il est triste, le grave

Constitutionnel,

Et solennel !

Ombre de Boniface,

Quoi que ta bonne y fasse,

Il s'en va, Limayrac !

Dieux ! que son frac

Est orné ! Que de plaques !

Il en a de valaques !

Sur son cœur et son flanc

Que de fer-blanc !

Voici, dans sa culotte,

Qui colle, et pourtant flotte,

L'orateur contenu,

Qui va, front nu.

Pallas, tenant sa lance,

Lui dit : Ton beau silence

N'a jamais tari, mon

Cher Darimon !

Près de Camors, qui montre

Son âme de rencontre,

Madame de Chalis

Montre ses lys ;

Et même, en cette foule,

Qui va comme une houle,

Joyeux, je contemplai

Monsieur Leplay,

Qu'on a pu voir, en somme,

Réclamant les sous, comme

Naguère Paul Niquet,

Au tourniquet !

Voici Veuillot. Il livre

Sa bataille. Il s'enivre

Des odeurs de Paris.

Que de paris

Pour savoir si Domange

Est celui qu'il nomme : Ange !

Ou s'il veut le tricher

Avec Richer !

Je vois, suivant sa piste,

Un bon feuilletonniste

Qui le lundi venait :

Monsieur Venet !

Il est dur, mais bien jeune !

C'est d'Augier qu'il déjeune,

Et ce dragon dînait

De Gondinet !

Puis voici les cocottes

Faisant coller leurs cottes

De satin — sur des monts

Chers aux démons !

Oh ! la charmante pose !

La chevelure rose

Vraiment sied encore à

Cette Cora ;

Fille-de-l'Air, qui lève

Sa jambe, comme un glaive

Brillant, nous montre son

Blanc caleçon ;

Sans sourciller, pour elles

L'Amour coupe ses ailes

Et dit : Je me plais où

Je vois Zouzou !

Voici… Mais, ô ma lyre,

On ne peut pas tout dire.

J'en passe et des meilleurs ;

C'est comme ailleurs !

O boulevards fantasques !

Près de nous, que de masques,

Tartuffes et Scapins

Et galopins,

Et marchandes de pommes

Et Pierrots ! mais des hommes

Parmi tous ces Gil Blas ?

Cherchez, hélas !

Car il en est encore

Que tourmente et dévore

L'amour de ta clarté,

O vérité ;

Seulement je suppose

Qu'ils ont la bouche close.

Ils n'en pensent pas moins ;

Mais ces témoins,

Pour qui l'éclat sans feinte

De ta nudité sainte

Aurait seul des appas,

Ne veulent pas,

Contre tous les usages,

Parler à des visages

Ambigus, terminés

Par des faux nez !