Méditation sur un visage

By Lucie Delarue-Mardrus

Written 1908-01-01 - 1908-01-01

J’ai douloureusement médité devant vous

Et j’ai pleuré sur vous, vieille dame étrangère

Qui ne pouviez savoir ma jeunesse légère

Occupée à fixer vos traits pâles et mous.

Je m’étonnais si fort que vous fussiez rieuse,

Moi qui d’abord pensais que vous n’aviez plus rien

Ayant à tout jamais perdu l’unique bien

D’être tentante, d’être étrange et vaporeuse.

La vie est-elle donc moins dure qu’on ne croit,

Puisqu’elle soigne encor comme une bonne mère.

Qu’elle sait égayer cette vieillesse amère

Où tout semblait devoir n’être que morne et froid ?

Et pourtant avec quelle épouvante cachée

Je regardais, songeant à la blancheur de lis

De nos âges, la peau ravagée et tachée

De ce masque qui fut jeune femme, jadis !

— Moi qui veux vivre jusqu’au bout, est-il possible

D’imaginer qu’ainsi je pourrai rire un jour

Lorsque je n’aurai plus ce trésor indicible :

L’audace, la beauté, l’entrain, l’orgueil, l’amour ?…