Mélancholie blennorhagique

By Edmond Haraucourt

Written 1882-01-01 - 1882-01-01

Petit anneau de chair ; petite fente laide ;

Petit sphicter païen ;

Petit coin toujours moite empoisonné d'air tiède ;

Petit trou ; petit rien !

Es-tu laid quand tu ris de ta lèvre lippue,

Es-tu laid quand tu dors !

Laid, toi que Dieu cacha dans cet angle qui pue,

Près des égoûts du corps !

Ah, tu peux pourlécher ta babine rosée,

Vilain monstre d'orgueil !

Tu peux, ouvrant ta gueule à crinière frisée,

Bâiller comme un cercueil !

Ventouse venimeuse, insatiable gouffre

Si funeste et si cher :

Je veux te mépriser, toi par qui pleure et souffre

Le meilleur de ma chair.

Je veux te détester à toujours, chose infâme,

Toi qui rends mal pour bien :

Petit néant creusé dans le bas de la femme,

Petit trou, petit rien !

Et dire que c'est là que Satan met son trône

Et l'homme son honneur !

Là que la poésie a placé ta couronne,

Éros, Dieu du bonheur !

Et dire que c'est là que l'idéal du rêve

Vient toujours aboutir :

Là que meurt, — agonie ineffable et trop brève, —

L'amour vierge et martyr !

Que c'est, quand nous naissons, par cette plaie immonde

Que le jour nous sourit ;

Et par elle, quand Dieu voulut sauver le monde,

Qu'entra le Saint-Esprit !

Dire que c'est par là que Junon perdit Troie,

Qui Ninive croula ;

Dire que tout, espoir, force, courage et joie

Nous vient de ce trou-là !

Et qu'il est le chemin du Ciel, la grande porte

Qu'Ève ouvrit d'un recul :

Et dire qu'une femme, et vieille et laide, porte

L'Infini sous son cul !