Menace

By Victor Laprade

Written 1877-01-01 - 1877-01-01

Savez-vous, messieurs les enfants,

Savez-vous à quoi je m’expose,

Quand je vous gâte en vers, en prose,

Même un peu, quand je vous défends,

Sans vous peindre toujours en rose ?

Tous les vieux oncles d’autrefois,

Plus d’une maman fort gentille,

Tous les pédants, — il en fourmille, —

M’accusent de saper les lois

De l’État et de la famille.

On me dit : « Vous parlez trop d’eux ;

Vous les vantez, les chantez même !

L’orgueil viendra, défaut suprême.

C’est un plaisir bien hasardeux

De trop leur montrer qu’on les aime.

Jadis, par un moyen très sûr,

On se faisait toujours comprendre,

Le fouet… on ne veut plus l’entendre !

Il faut que le père soit dur

Pour que le fils ait le cœur tendre. »

Puis on énumère sans fin

De longs exemples que j’abrège.

Les Grecs, les Romains et que sais-je ?

Le fouet à monsieur le dauphin

Et mou affreux temps de collège.

J’ai souffert, c’est la vérité,

Et du jeûne et de la férule

Dans cette prison ridicule.

J’en suis sorti pâle, éreinté,

On y rendrait poussif Hercule.

Cet antre noir, ces pions méchants

Sont mortels à toute âme honnête.

On risque au moins d’en rester bête…

C’est quand j’eus pris la clef des champs

Que le bon Dieu me fit poète.

N’allez pas conclure, étourdis,

Qu’on peut, sous le toit de son père,

Désobéir et ne rien faire…

Retenez bien ce que je dis,

Je vais devenir très sévère :

Je vous ai gâtés, j’en ai peur ;

Mais je n’en suis pas responsable,

Et je dirai, si l’on m’accable :

J’ai trop écouté ce trompeur,

Mon ami Stahl ! le vrai coupable.

Son mauvais exemple a fait loi ;

Mais il sait tout ce que j’en pense.

Il a trop prêché l’indulgence ;

Il m’a rendu bon malgré moi,

Ce cher enjôleur de l’enfance.

Donc, travaillez et soyez doux,

Sinon… Je prendrai du courage !

Stahl même à vous punir s’engage,

Stahl n’écrira plus rien pour vous…

Qu’on se le dise, et qu’on soit sage !