Mes cheveux gris

By Charles Grandsard

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Quand le Prussien, ravi d'infliger une offense,

De Strasbourg tout saignant ordonna mon départ,

Je me souvins, alors, qu'il était quelque part,

Dans les Vosges, un lieu berceau de mon enfance.

Je résolus d'aller me retremper le cœur

Dans l'air vivifiant de la terre natale,

Et de l'Alsace, enfin, quittai la capitale,

Où mille adieux touchants m'escortèrent en chœur !

Bientôt, j'étais au but ; mais là, quelle surprise !

Et comme, en me voyant, tous reculaient d'un pas !

Mais non ! mes bons amis ; vous ne vous trompez pas :

C'est bien moi, toujours moi, malgré ma tête grise !

Oui ! pendant ces huit mois mes cheveux ont blanchi,

Et ressemblent assez à vos chaumes arides ;

Mon front est sillonné par de précoces rides ;

Mon corps, sous la douleur, avant l'âge a fléchi !

Mais ma douleur, du moins, ne tient pas, je le jure,

De ces vulgaires peurs, de ces lâches regrets,

Qu'éveillent le péril ou de vils intérêts :

De le croire, jamais, ne me faites l'injure !

Non ! captif volontaire en leurs murs belliqueux,

J'adoptai le destin de mes frères d'Alsace,

Prêt, si mon toit brûlait, à prendre la besace,

Et, s'il fallait mourir, à mourir avec eux !

Ainsi donc, si la fleur de ma chair s'est flétrie,

Amis, épargnez-moi le sourire moqueur :

Les douleurs de la France en sont cause ; et mon cœur

N'a souffert d'autres maux que ceux de la patrie !

Eh bien ! le croirez-vous ? malgré moi je suis fier,

(Et tout vrai cœur français le serait à ma place),

Quand je vois, au reflet de ma petite glace,

Mes cheveux grisonnants, si bruns encore hier !

Ces débris, du passé traces révélatrices,

Avec ceux d'un vieux brave ont de secrets accords :

Par l'âme j'ai souffert comme lui par le corps,

Et mon crâne argenté vaut bien ses cicatrices !

Aussi, je n'envierai jamais aux. jeunes gens

L'éblouissant éclat de leurs belles années ;

Et je me targue plus de mes mèches.fanées,

Qu'eux de leurs cheveux noirs aux vifs reflets changeants !

Je me dis qu'en portant ainsi dans sa personne

Le deuil de la patrie, on peut s'enorgueillir,

Et qu'il est beau d'avoir commencé de vieillir

Le jour où, du malheur, pour elle l'heure sonne !

Pour transmettre mon nom à nos derniers neveux,

Je ne demande pas d'épitaphe plus fière.

Oui ! quand je serai mort, qu'on grave sur ma pierre :

« Les douleurs delà France ont blanchi ses cheveux ! »