Messe des morts

By Pierre Quillard

Written 1897-01-01 - 1897-01-01

Seigneur, ces pèlerins des routes de la vie

Ont peiné tout le jour vers le terme divin :

Au lieu des puits d'eau vive et des outres de vin,

Ils se désaltéraient aux calices d'envie.

Desséchés par le hâle et brûlé par le ciel

Torride, haletant de la soif infinie,

Ils ont bu, comme Christ en sa lente agonie,

La mauvaise liqueur de vinaigre et de fiel.

Sous les savantes mains d'atroces sagittaires,

Des flèches s'envolaient vers eux d'arcs inconnus

Et d'invisibles fouets mordaient leurs torses nus

Et du métal ardent coulait dans leurs artères.

Ils marchaient pesamment sous le faix de leurs croix

Avec le seul espoir de ta bonté future ;

Mais les loups de l'enfer guettent la créature

Et happent en chemin l'âme que tu mécrois ;

L'inextinguible feu hurle dans la géhenne

Et les damnés jetés aux abîmes grondants

N'apaisent point la faim terrible de ses dents

Et son gosier féroce est avivé de haines ;

N'écarte pas de toi les fidèles troupeaux ;

Le soir descend ; après les heures sans prairies,

Voici l'instant rêvé des calmes bergeries :

Ouvre, ô Pasteur des morts, le bercail de repos.

Seigneur, ces exilés de la seule patrie

Criaient vers toi du fond des gouffres ténébreux ;

Pitié, fais ruisseler des nuages sur eux

La source de splendeur promise en Samarie.

Que la mort leur devienne un baptême : revêts

Leurs flancs martyrisés de robes de lumière

Et donne leur essor dans la gloire première

Aux cygnes échappés aux pièges du Mauvais.

Magnifiques et purs, après la lutte rude,

Ils voleront vers les parterres triomphaux

Où des lys, méprisant la morsure des faux,

Fleurissent dans la joie et la béatitude,

Tandis que le soleil d'un ineffable été

Inonde d'or brûlant les roses et dilate

Les parfums épandus des coupes d'écarlate

Et que l'éther subtil chante l'éternité.

Rappelle au nid fermé les frissonnantes âmes

Et les ailes d'amour monteront vers l'Amant

A travers l'harmonie et l'éblouissement

Des musiques, des voix, des splendeurs et des flammes,

Et les siècles futurs et ceux qui ne sont plus

Tressailleront en toi d'une même allégresse

En oyant tel qu'un chant et tel qu'une caresse

Frémir au ciel nouveau le vol blanc des élus.

Seigneur, Seigneur, Seigneur, impitoyable maître,

Nous sommes las des jours et des soleils maudits :

Épargne aux délivrés l'horreur du paradis,

Laisse les morts dormir en paix et ne plus être.

Tant de clous ont percé leurs membres ici-bas

Que nul flot baptismal rédempteur de leurs peines

Ne laverait les maux et les douleurs humaines

Et que ton repentir ne leur suffirait pas.

Ils entendraient, au lieu des sublimes cantiques

Flottant parmi l'encens des lys épanouis,

Monter de l'Océan tumultueux des nuits

Le râle inexpié des souffrances antiques ;

Rumeur d'airain, sanglot cruel d'un tympanon

Dont une main haineuse a secoué les cordes,

Le souvenir rirait de tes miséricordes,

La voix de tes élus blasphémerait ton nom.

Roi du ciel, reste seul dans ta gloire exécrée

Formidable, sereine et libre de remords ;

O bourreau des vivants, ne touche pas aux morts,

Et quand viendra pour nous la suprême vesprée,

Quand les vers rongeront les os de nos genoux,

Accorde à notre chair en tardive clémence

Non les vaines clartés, mais l'ombre, le silence,

Le sommeil et l'oubli de toi-même et de nous.