Metz

By Paul Verlaine

Written 1896-01-01 - 1896-01-01

JE déteste l’artisterie

Qui se moque de la Patrie

Et du grand vieux nom de Français,

Et j’abomine l’Anarchie

Voulant, front vide et main rougie,

Tous peuples frères — et l’orgie !

Sans autre l’orme de procès.

Tous peuples frères ! Autant dire

Plus de France, même martyre,

Plus de souvenirs, même amers !

Plus de la raison souveraine,

Plus de la foi sûre et sereine,

Plus d’Alsace et plus de Lorraine…

Autant fouetter le flot des mers.

Autant dire au lion d’Afrique :

Rampe et sois souple sous la trique.

Autant dire à l’aigle des cieux :

Fais ton aire dans le bocage

En attendant la bonne cage

Et l’esclavage et son bagage.

Autant braver l’ire des dieux !

Et quant à l’Art, c’est une offense

A lui faire dès à l’avance

Que de le soupçonner ingrat

Envers la terre maternelle,

Et sa mission éternelle

D’enlever au vent de son aile

Tout ennui qui nous encombrât.

Il nous console et civilise,

Il s’ouvre grand comme une église

A tous les faits de la Cité.

Sa voix haute et douce et terrible

Nous éveille du songe horrible.

Il passe les esprits au crible

Et c’est la vraie égalité.

O Metz, mon berceau fatidique,

Metz, violée et plus pudique

Et plus pucelle que jamais !

O ville où riait mon enfance,

O citadelle sans défense

Qu’un chef que la honte devance,

O mère auguste que j’aimais.

Du moins quelles nobles batailles,

Quel sang pur pour les funérailles

Non de ton honneur, Dieu merci !

Mais de ta vieille indépendance,

Que de généreuse imprudence,

A ta chute quel deuil intense,

O Metz, clans ce pays transi !

Or donc, il serait des poètes

Méconnaissant ces sombres fêtes

Au point d’en rire et d’en railler !

Il serait des amis sincères

Du peuple accablé de misères

Qui devant ces ruines fières

Lui conseilleraient d’oublier !

Metz aux campagnes magnifiques,

Rivière aux ondes prolifiques,

Coteaux boisés, vignes de feu,

Cathédrale toute en volute,

Où le vent chante sur la flûte,

Et qui lui répond par la Mute,

Cette grosse voix du bon Dieu !

Metz, depuis l’instant exécrable

Où ce Borusse misérable

Sur toi planta son drapeau noir

Et blanc et que sinistre ? telle

Une épouvantable hirondelle,

Du moins, ah ! tu restes fidèle

A notre amour, à notre espoir !

Patiente, encor, bonne ville :

On pense à toi. Reste tranquille.

On pense à toi, rien ne se perd

Ici des hauts pensers de gloire

Et des revanches de l’histoire

Et des sautes de la victoire.

Médite à l’ombre de Fabert.

Patiente, ma belle ville :

Nous serons mille contre mille,

Non plus un contre cent, bientôt !

A l’ombre, où maint éclair se croise,

De Ney, dès lors âpre et narquoise,

Forçant la parte Serpenoise,

Nous ne dirons plus : ils sont trop !

Nous chasserons l’atroce engeance

Et ce sera notre vengeance

De voir jusqu’aux petits enfants

Dont ils voulaient — bêtise infâme ! —

Nous prendre la chair avec l’âme,

Sourire alors que l’on acclame

Nos drapeaux enfin triomphants !

O temps prochains, ô jours que compte

Éperdument dans cette honte

Où se révoltent nos fiertés,

Heures que suppute le culte

Qu’on te voue, ô ma Metz qu’insulte

Ce lourd soldat, pédant inculte,

Temps, jours, heures, sonnez, tintez !

Mute, joins à la générale

Ton tocsin, rumeur sépulcrale,

Prophétise à ces lourds bandits

Leur déroute absolue, entière

Bien au-delà de la frontière,

Que suivra la volée altière

Des Te Deum enfin redits !