Michelet

By Théodore Banville

Written 1884-01-01 - 1884-01-01

Michelet, qui peignit la mer

Et les tumultueuses moires

Dont s'éblouit le flot amer,

Nous revient, jeune, en ses Mémoires.

Oh ! jadis, tordu par le vent

De l'incantation magique,

Plongé, palpitant et vivant,

Dans l'Histoire au gouffre tragique,

Il la vécut, il la souffrit,

Tout pâle de ce qu'il enseigne,

Ayant dans son vaillant esprit

Les douleurs du peuple qui saigne ;

Guerroyant avec Jeanne d'Arc

Et faisant fuir l'Anglais superbe

Et, lorsque Louis dans son parc

Triomphait, se nourrissant d'herbe.

Avec ses mots heurtés, flottants,

Éloquents en d'étranges suites,

Je le vois, pâle et maigre, au temps

De ses leçons sur les Jésuites.

Sa parole en flots lumineux

Roulait, assujettie au nombre,

Et ses beaux yeux vertigineux

Avaient l'air de deux grands trous d'ombre.

Plus tard, revenu des enfers

Que la sombre Histoire devine,

Et des doux paradis offerts

Par la nature âpre et divine ;

Ayant vu les charmants réseaux

Que la mer tremblante reflète

Et les feuillages pleins d'oiseaux

Et la montagne violette ;

Quand d'un pas cruel et pressé

Vint derrière lui l'âge austère,

Indulgent, pensif, engraissé,

Ne voulant pas encor se taire

Ni cesser d'être un voyageur,

Proie offerte à la vie ardente,

Il eut alors un air songeur

De vieille femme, — comme Dante.