Midi au village

By René-François Sully Prudhomme

Written 1867-01-01 - 1867-01-01

Nul troupeau n'erre ni ne broute ;

Le berger s'allonge à l'écart ;

La poussière dort sur la route,

Le charretier sur le brancard.

Le forgeron dort dans la forge ;

Le maçon s'étend sur un banc ;

Le boucher ronfle à pleine gorge,

Les bras rouges encor de sang.

La guêpe rôde au bord des jattes ;

Les ramiers couvrent les pignons ;

Et, la gueule entre les deux pattes,

Le dogue a des rêves grognons.

Les lavandières babillardes

Se taisent. Non loin du lavoir,

En plein azur, sèchent les hardes

D'une blancheur blessante à voir.

La férule à peine surveille

Les écoliers inattentifs ;

Le murmure épars d'une abeille

Se mêle aux alphabets plaintifs…

Un vent chaud traîne ses écharpes

Sur les grands blés lourds de sommeil,

Et les mouches se font des harpes

Avec des rayons de soleil.

Immobiles devant les portes

Sur la pierre des seuils étroits,

Les aïeules semblent des mortes

Avec leurs quenouilles aux doigts.

C'est alors que de la fenêtre

S'entendent, tout en parlant bas,

Plus libres qu'à minuit peut-être,

Les amants, qui ne dorment pas.